La Russie / Entre peurs et défis

 

La Russie fait peur. Un président américain n’hésita pas à parler de l’URSS comme d’un « empire du mal », et la crise ukrainienne a remis cette notion au goût du jour à propos, cette fois, de la Russie. On parle du « pouvoir de nuisance » du Pays alors que d’autres évoquent une « impuissance génétique » des Russes à la démocratie. La Russie de l’ère Poutine ne cesse d’inspirer la méfiance, et jamais son image n’a été aussi négative.

Or, dans le même temps, c’est la Russie elle-même qui a peur.

Vingt-cinq ans après la fin de l’URSS, le Pays, ses élites, sa société civile sont traversés par toute une série de hantises. Les ébranlements successifs traversés dans les années 1980-1990 ont remis en cause bien des certitudes acquises. Et, partagé entre des aspirations réformatrices et la crainte d’une société libérale, le Pays semble tenté par le repli dans un nouvel isolement.

 

Jean RADVANYI & Marlène LARUELLE

Armand Colin – 2016 – 240 pages

 

Fort justement, le livre s’ouvre P.6 sur un poème très connu des… poètes… et des amis de la Russie.

            « On ne peut pas comprendre la Russie par la raison,

            On ne peut pas la mesurer,

            Elle a un caractère particulier,

            En la Russie, on ne peut que croire. »                     Fiodor Tiouttchev

 

Un Russe sur cinq meurt des suites de sa consommation d’alcool, à quoi s’ajoute le statut peu enviable pour la Russie de leader mondial de la consommation d’héroïne (une place que le Pays partage avec l’Iran). Avec environ 70 tonnes consommées par an, soit près du quart de la consommation mondiale, la Russie compte, selon le service fédéral de lutte contre les drogues, plus de 8 millions de citoyens consommateurs de drogue.

La Russie est un Pays profondément transformé par les flux migratoires, ceux-ci générant des polémiques sur le déclin national. Entre 1991 et 2011, plus de 4 millions de personnes ont quitté la Russie, principalement pour l’Europe, Allemagne en tête suivie des USA, d’Israël et du Canada. Encore, entre 2013-2014, après un ralentissement, on constate de nouveau 122 000 et 186 000 départs. Ces émigrés sont souvent plus jeunes et diplômés que la moyenne des citoyens, contribuant ainsi à la « fuite des cerveaux » qui touche le Pays depuis la chute de l’URSS ; et qui connaît un rebond depuis le retour au pouvoir de Vladimir Poutine en 2012 et les perspectives assombries de « modernisation » du Pays.

 

Les années – notamment celles de la période Eltsine et du passage brutal d’une économie administrée à une économie de marché libérale – ont été marquées par des angoisses et des peurs. En 2013, le Centre Levada, notait que les peurs des sondés étaient par ordre décroissant la mort de leurs proches (52 %), la guerre ou les pogromes (38 %), de la vieillesse et de la maladie (34 %), de la pauvreté (30 %) et de la faim (20 %), ou encore de l’arbitraire du pouvoir (19 %). En 2014, 77 % avouent une crainte d’une nouvelle guerre mondiale, 71 % redoutent des catastrophes naturelles, et 49 % le durcissement du régime politique. La crise ukrainienne et la crise économique de 2014 ont assombri les perspectives tant personnelles qu’envers le Pays (55 % craignent pour l’avenir de la Russie). Si les traumas principaux sont bien passés, la cohésion exceptionnelle de l’opinion publique autour de son Président ne peut masquer la fragmentation de la société russe en plusieurs réalités parallèles.

 

Le chapitre sur l’économie est nommé : un syndrome russe ?

Nous y trouvons le serpent de mer du « climat des affaires » et les velléités de lutte contre la corruption. La corruption et l’économie parallèle ont pris une telle ampleur qu’ils sont devenus un facteur de blocage : incertitudes qui pèsent sur la pérennité des entreprises, sur la sauvegarde des bénéfices, des droits de propriété ou des brevets … entraînent une fuite des capitaux et des réticences sérieuses à investir dans des domaines sensibles. En 2013, selon les données de la Banque Mondiale, la Russie se situe au 6e ou 7e rang mondial pour son PIB (entre l’Allemagne et le Brésil), mais au 51e rang mondial pour le PIB par tête d’habitant.

 

La Russie apparaît aussi comme un héraut des valeurs conservatrices, se mettant en posture critique vis-à-vis des mœurs occidentales considérées souvent comme dépravées.

D’où l’importance pour Moscou de cultiver ses nouveaux alliés européens et de consolider des logiques de soft power qui lui garantissent des compagnons de route pour les décennies à venir. Ceux-ci sont pour l’instant situés à l’extrême droite et à l’extrême gauche du spectre politique, mais la Russie bénéficie également de soutiens dans des cercles d’affaires et des milieux plus centristes qui ré-émergeront dès que la crise ukrainienne aura perdu en acuité.

 

Les évolutions démographiques et territoriales vont amener des métamorphoses de la perception, par les citoyens russes eux-mêmes, du rapport entre Russes et non-Russes au sein de la Fédération, entre Moscou et sa masse sibérienne est extrême-orientale, de leur insertion dans l’espace européen.

Le jeu de balancier entre devenir une puissance de second rang rallié aux « intérêts occidentaux » ou le petit dernier de puissances émergentes, Chine et Inde en tête, nécessitera des révisions profondes de la vision qu’ont les Russes de leur place dans le Monde.

 

Renvois :

 

¤ Laure MANDEVILLE, La reconquête russe – FW N°32.

 

¤ Anne SALMON, Les nouveaux empires – FW N°40.

 

¤ Laurent TOUCHART, La Russie et le changement climatique – FW N°43.

 

¤ Pierre BUHLER, La puissance au 21e siècle – FW N°43.

 

¤ Georgiy VOLOSHIN, Le nouveau grand jeu en Asie centrale – FW N°48.

 

¤ Régis GENTE, Poutine et le Caucase – FW N°51.

 

¤ Arnaud ZACHARIE, Mondialisation : qui perd et qui gagne ? – FW N°52.

 

 

LF

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