Marché-Monde ou Ecomunisme

Cet ouvrage met en évidence trois dimensions majeures de la compréhension du déroulement de l’histoire : L’intentionnalité marchande qui est le ciment de la civilisation de l’ordre (chef, rite, devin, argent) et l’avènement du capitalisme, son stade final ; L’opposition irréductible entre l’esprit de concurrence et l’esprit de partage à reconquérir, laquelle se trouve au cœur du combat anticapitaliste ; L’échec des pseudo-communismes qui nous invite à mettre en œuvre de nouveaux paradigmes révolutionnaires mais aussi une lutte des classes non séparable d’une praxis éthique et libératrice.

            Pour ce faire, l’auteur prend en compte l’historicité classique en s’attachant à démontrer, depuis l’aube de l’humanité à nos jours, le caractère éminemment déterministe et parfois régressif de la construction des sociétés humaines qu’il déploie en une série de temps significatifs : temps des créations, des annonciations, des objections, des révolutions, des exterminations, des libérations, de l’expansion, du déclin et de la crise généralisée. Tout cela va dans le sens signalé au départ d’une dominante marchande, fétichiste et concurrente, dont les actions perverses et destructrices des divers pouvoirs qui l’ont portée rendent d’autant plus crédible la nécessité de mettre en œuvre une autre politique, apte à nous conduire au Marché-Monde vers le post-capitalisme. Cette entité à construire, que l’auteur nomme Ecomunisme, tient compte des errements du marxisme-léninisme, et exprime avec justesse ses préceptes idéologiques et philosophiques : le progrès vraiment utile à l’homme, l’égale différence et l’apprentissage du partage, porteurs d’émancipation.

 

André PRONE

L’Harmattan – 2016 – 250 pages

 

Le lecteur averti pourra zapper les pp.09 => 92.

Le lecteur entrant en connaissance du sujet y trouvera un résumé assez complet de l’évolution de l’économie-monde chère à Fernad Braudel.

Dans le chapitre « Déclin et temps de crise généralisée », AP reprend à son compte sans discernement les mantras médiatiques sur les pollutions généralisées, les ressources planétaires quasi-épuisées, le déclin des USA…etc…

« Cruauté, dureté et limites des ruses du capital » permet à l’auteur de stigmatiser la barbarie comme crime parachevé de la logique du capital en crise. Tout comme la crise est à l’intérieur de la société capitaliste, barbarie et guerres sont intégrées au cycle économique en tant que forme extrême de destruction de capital. Et qui dit forme extrême de destruction du capital, dit forme extrême d’organisation politique et étatique. La naissance et le développement des système fasciste et nazi n’ont fait que répondre à cette redoutable attente.

Curieuse analyse, antinomique avec celle de Jeffry Frieden, reprise dans le livre de Dani Rodrik cité infra. Pour JF, c’est par refus de l’intégration économique généralisée par le libre-échange mondial que des réactions se sont produites : sociales avec les régimes de nature soviétiques, nationalistes via les régimes autarciques fascistes en Europe, et via le nationalisme économique dans le monde en développement, comme au Japon.

 

Concernant la lutte des classes, pour AP toujours d’actualité, il développe le fait que le concept de « classes moyennes » cache en réalité le fossé bien réel qui se creuse chaque jour un peu plus entre les fractions productives et intellectuelles ou manuelles et une fraction très minoritaire de cadres supérieurs, privés ou publics, proches ou assimilables aux cadres dirigeants qui bénéficient directement ou indirectement des retombées du capital (stock-options, actions, dividendes, primes d’intéressement, parachutes dorés, etc.) et dont les intérêts de classe divergent de ceux qui n’ont que leur salaire pour vivre. A savoir, ces travailleurs intellectuels ou manuels (enseignants, chercheurs, ingénieurs, agents de maîtrise, techniciens, employés…), que l’on nomme à tort classe moyenne, très souvent déclassifié par un patronat ou un Etat qui ne respectent pratiquement plus leurs qualifications ni leurs diplômes, tout en accroissant (pour certains) leur flexibilité et leur précarité et qui ont, de fait, des intérêts de classe qui les rapprochent de plus en plus de la classe ouvrière sans en avoir conscience.

Voilà pourquoi, par une nécessité des ruses de l’histoire, les classes moyennes sont nées dans l’esprit des classes dominantes et pourquoi en acceptant ce mythe, on contribue à anesthésier la conscience de classe déjà fragilisée par d’autres ruses du capital, tout aussi subtiles……

 

La controverse avec les tenants d’un « retour au (vrai) capitalisme n’est pas épargnée par l’auteur : il fustige certains économistes qui affirment qu’une « mauvaise financiarisation » empêche le fonctionnement d’un « bon capitalisme », et qu’il conviendrait de se limiter à réguler le capitalisme.

La financiarisation n’est donc pas un facteur autonome de la crise économique, elle n’est que la contrepartie de la baisse de la part salariale et des investissements insuffisamment rentables pour le capital, afin d’accroître ou de maintenir son taux de profit. Non seulement l’économie mondialisée accentue ce mécanisme, mais le déséquilibre en est renforcé par le déficit abyssal des USA financé par le reste du Monde.

 

P.127, AP propose des suggestions comme « ruses du capitalisme » pour se maintenir. Ainsi des rivalités ethnoculturelles, voire raciales sommées d’être des ennemis du bien-être apportée par l’économie libérale ; construction d’un lien social national archaïque face aux avancées promises ; priorité donnée aux dogmes religieux… il a oublié le cas du « réchauffement climatique », bien pratique pour faire se calmer des revendications sociales… dérisoires face au défi du « sauvez la Planète ».

 

Avec « La reconquête du partage » [P.167], nous approchons des propositions finales. Profondeur et pérennité du partage sont d’autant plus concrètes qu’elles s’enracinent dans l’être lui-même. La solidarité que l’on peut associer au partage est innée, alors que le commerce, conçu comme moteur de la concurrence humaine, n’est qu’un artefact civilisationnel.

La réponse, chacun au fond de soi le sent bien, est avant tout culturelle et civilisationnelle. Le partage a progressivement été supplanté par le commerce dès lors que les produits de subsistance consommés par la majorité des individus n’étaient plus issus exclusivement du milieu naturel, mais résultaient, pour l’essentiel, d’une activité agraire, pastorale et industrieuse. Les tenants du néo-conservatisme ou du courant réformiste ont beau tourner la question dans tous les sens, l’évidence des observations de ces faits est acquise : Homo oeconomicus est avant tout civilisationnel.

 

P.191, nous « entrons dans le dur » avec le grand chapitre « L’Ecomunisme », concept forgé par l’auteur qui s’appuie sur le préfixe « éco » tiré du grec ancien « oîkos », signifiant « maison », et d’une racine dérivée du substantif « numus », renvoyant au devoir, à l’office, à l’emploi, mais évoquant aussi « la fonction » ou « la tâche »… auquel s’ajoute le suffixe « isme » (dans le sens de doctrine).

 

            L’écomunisme est la recherche du progrès utile à la satisfaction des vrais besoins de l’homme par le respect de son égale différence et l’apprentissage du partage.

Il entend être une réponse nouvelle aux enjeux de classe de la marchandisation absolue d’un capitalisme contemporain en crise généralisée et à la caricature de tous les pseudo-socialismes.

 

L’auteur n’esquive pas la question de l’apprentissage du partage (curieusement au demeurant puisqu’il a consacré de nombreuses pages à démontrer que la solidarité et le partage sont … innés). Le partage qu’il entend mettre en œuvre n’est pas un acte de foi mais une fonction. Il est à la fois suppression de l’objectif de la propriété privée et de la concurrence marchande, avec leurs corollaires douloureux (la guerre, les injustices, l’exploitation humaine, l’aliénation sous toute ses formes), et surtout le passage sans lequel rien de vraiment humain ne peut être accompli ou celui à partir duquel se formalise l’idée de libération et de révolution.

 

P.235, le lecteur trouvera le détail des engagements proposés et que nous résumons simplement ici :

– sortir du capitalisme, vers une société émancipatrice, laïque, internationaliste…

– se réapproprier tous les moyens de production et d’échange,

– combattre le néofascisme, le racisme, la xénophobie, l’intolérance et l’atteinte à la liberté d’expression,

– contribuer à l’autodétermination des peuples et à la fraternité entre tous les hommes et les femmes…

– rejeter toutes les guerres, les subordinations, l’exploitation, tout asservissement…

– placer la dignité, le respect de la personne humaine, la culture, l’éducation, l’esprit de la raison et la démocratie impérative…

– construire une société nouvelle sans classe et sans Etat dans le développement de la pensée marxienne, fondée sur la recherche du progrès vraiment utile à l’homme, l’égale différence et l’apprentissage du partage.

 

André Prone en appelle à une revivification de la lutte des classes ; pour conclure il affirme que le contexte idéologique, sociétal, politique, économique, social et productif, conditionne l’ampleur des luttes et les stratégies d’ajustement pour jeter les bases d’une révolution démocratique en des formes inusitées qu’il conviendra collectivement de retravailler.

Amen, suis-je tenté d’écrire ; car, comment fait-on, fera-t-on… ? L’auteur ne donne aucune boîte à outils.

 

Renvois :

 

¤ Suzanne BERGER, Made in Monde (Variétés économiques) – FW N°20.

¤ Dani RODRIK, Nation et Mondialisations / Les stratégies nationales de développement dans un monde globalisé – FW N°36.

¤ Pascal SALIN, Revenir au capitalisme pour éviter les crises – FW N°37.

¤ Mark LEONARD, Pourquoi l’Europe dominera le 21e siècle – FW N°41.

¤ Jacques BIDET, L’Etat-Monde / Libéralisme, socialisme, communisme… – FW N°50.

¤ Benoît RITTAUD, La peur exponentielle – FW N°57.

¤ Agnès SINAI, Economie de l’après-croissance – FW N°58.

¤ Alain BADIOU, Quel communisme ? – FW N°59.

 

 

LF

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