Le syndrome du bien-être

Carl CEDERSTRÖM & André SPICER

Éditions L’Echappée – 2016 – 165 pages

Aujourd’hui s’occuper de sa santé est devenu une obligation morale et la manière d’être « quelqu’un de bien » se modifie. La société de consommation s’engage à faire notre bonheur

Pour les auteurs, ce tournant idéologique participe d’une mutation plus générale de la société. Si le bien-être passe d’une chose agréable à une exigence impérieuse, cela bouleverse notre manière de vivre.

Le rapport à la nourriture par exemple correspond en tout point à l’idéologie de notre époque où manger équilibré représente une quête métaphysique.

Cette focalisation sur son bien-être est-elle un moyen de ne plus se préoccuper du monde qui nous entoure?

Pour accompagner ce mouvement, une nouvelle fonction a trouvé sa place le coaching qui met l’accent sur la réalisation de ses buts sous l’angle de la performance. De plus, le coach transmet à son client qu’il est non seulement responsable de sa vie mais aussi de son bonheur et donc par là même coupable chaque fois qu’un problème survient aussi bien une rupture amoureuse qu’une perte d’emploi ou une maladie grave. Le nouveau dictat « prenez du plaisir ! » est impossible à réaliser.

 

La vie réglée aux goûts uniformisés et plutôt sécurisante des années 1950 évolue vers une vie pleine d’événements mais aussi d’incertitude. Il faut être flexible, connecté et créatif. Si des entreprises s’affichent comme « cool » elles prônent malgré tout le travail sans limites. Les entreprises du nouvel esprit capitaliste se singularisent par leur rejet de la hiérarchie, mais les contrats d’embauche sont généralement précaires. Alors que ces contrats engendrent un sentiment de vulnérabilité chez l’employé, ces derniers se voient obligés de dissimuler leurs peurs et de renvoyer en permanence une image positive d’eux-mêmes. Les emplois temporaires sont souvent présentés comme un moyen de se donner plus de choix. Le coaching en entreprise est capable de recycler des techniques comme le yoga ou la méditation en les isolant de toutes leurs attaches culturelles. La pleine conscience par exemple est présentée comme le remède à l’angoisse au stress et au sentiment d’insécurité existentielle.

 

L’entreprise qui offre des ateliers de pleine conscience à ses employés, évite d’analyser ce qui pourrait, dans le mal-être, résulter du cadre de travail. Si nous croulons sous le travail, si nous ne sommes pas rassurés quant à l’issue du prochain plan de restructuration de notre entreprise, nous n’avons qu’à chasser toutes nos pensées négatives, respirer profondément et nous concentrer sur nous-mêmes. Et le tour est joué!

Certains employeurs sous prétexte de se préoccuper du bien-être de leurs employés détectent à l’embauche par test urinaire les fumeurs pour les refuser comme la clinique de Cleveland qui a cessé d’embaucher des fumeurs depuis 2007.

La dépolitisation représente un intérêt crucial dans le syndrome du bien-être où le bonheur et la santé sont les piliers d’une vie moralement bonne. Les gens se sentent contraints d’être responsables de leur santé et le médecin n’est plus en posture d’autorité, ce qui n’est pas forcément libérateur. La politique se réduit peu à peu à une histoire de mœurs et de vie privée. Les gens ont l’illusion qu’ils pourront améliorer leur existence en changeant de mode de vie en ciblant leur corps en priorité.

 

Il existe de nombreux secteurs d’activité où les travailleurs doivent repousser toujours plus loin leurs limites, comme la haute finance, l’informatique, l’hôpital, le sport de haut niveau, mais aussi l’agriculture. Même le temps de sommeil ne cesse de s’éroder.

Comme rester assis trop longtemps est considéré comme un fléau, des réunions de travail en marchant ont été instituées. De même est apparu le tapis de marche-bureau ou le vélo-bureau qui en plus génère de l’électricité pour l’ordinateur. Le travail devient un espace où il est possible de prendre soin de soi. En parallèle, faire de l’exercice tend à prendre la forme d’un travail nécessaire pour répondre aux normes de l’entreprise. Entretenir sa condition physique nécessite de l’attention. Les athlètes d’entreprise s’investissent immodérément dans les activités physiques et surveillent leur santé en permanence.

L’idée du régime est intimement liée à la notion d’excès et à la société d’abondance. Plus qu’une simple affaire privée, la promotion d’habitudes alimentaires saines est devenue une préoccupation dans certaines grandes entreprises privées à commencer par Google. Chez Scania, le constructeur de poids lourds suédois par exemple, si vous passez votre temps à regarder la télévision, à manger dans des fast-foods et vous prélasser sur un canapé, vous avez de grandes chances de devenir un employé peu attractif, voire inutile, pour l’entreprise.

 

En contrepartie, la transgression forge un esprit de camaraderie entre par exemple les personnes qui suivent un régime, liées par l’envie de mincir mais aussi par le plaisir coupable éprouvé lors des écarts. Jamie Oliver à la télévision anglaise diffuse une cuisine saine et équilibrée censée améliorer tous les maux, mais aussi contribuer à rendre les gens meilleurs. S’appuyant sur des procédés de la téléréalité, ce type d’émission pousse les populations les plus pauvres et les moins instruites à se conformer aux normes de la classe moyenne. A aucun moment ne sont interrogés l’impact du système éducatif ou du chômage. Cette optique restrictive évite un questionnement politique plus global.

 

Comment être vraiment heureux? S’il y a quelque chose à retenir du discours actuel, c’est que chacun de nous peut choisir d’aspirer à une vie heureuse et rien n’empêche a priori de réaliser ses rêves. Mais on peut lire également que le bonheur authentique est un état intérieur auquel on ne peut accéder qu’au prix d’un effort d’élévation spirituelle et d’un renoncement aux plaisirs superflus.

Dans les années 1990 aux Etats Unis, la psychologie positive est enseignée à l’université et intéresse vivement les écoles de commerce, partant de l’idée qu’un travailleur heureux est plus productif. Beaucoup d’études s’appuient sur l’autoévaluation une notion pourtant peu fiable, il n’est en effet pas aisé de savoir si l’on est heureux. Le bonheur est par essence chose fuyante, fragile, insaisissable.

 

 

Pour les auteurs, la politique du bien-être se présente comme une alternative à l’État-providence, la limitation des avantages sociaux doit être perçue comme un moyen de dynamiser les gens.

Pour Aristote, la vie bonne est déterminée par les actions vertueuses, par le fait de mener une vie juste et intègre. A son avis les personnes qui succombent aux plaisirs instantanés mènent une vie « d’animaux de pâturage ». Pour les auteurs, la société traditionnelle fondée sur l’interdit a laissé place à celle de l’obligation, il faut être heureux 24 heures sur 24 et 7 jours sur 7. Les provocations marchandes à jouir dont nous sommes constamment bombardés nous poussent vers une jouissance « asociale ».

 

Comment choisir sa vie? En période de chômage, il faut envisager la recherche d’emploi comme un travail à plein temps. Vous devez faire preuve de créativité pour rester compétitif et réussir à vous vendre et donc être dynamique et en bonne santé.

Depuis les années 1990, l’individu se doit de développer ses compétences en matière de flexibilité, de malléabilité et d’adaptabilité. Le demandeur d’emploi a pour consigne de ne pas se soucier de la crise économique et de se recentrer sur lui-même, se présenter comme un spot publicitaire. Cela l’encourage à penser que ce qui cloche est en lui. La fin de la stabilité de l’emploi a été vécue comme un plus pour les libertés individuelles mais il est à présent devenu difficile de faire des plans, de rêver du futur. Cette incertitude se couple à une éthique de la réalisation de soi qui déstabilise aussi souvent la vie affective. Les recruteurs cherchent des personnes qui cultivent une attitude positive et ont de l’énergie à revendre, mais il est clair que tout le monde ne peut pas avoir un « talent » exceptionnel.

 

Les chiffres ont acquis une importance cruciale, des dispositifs sophistiqués de mesure corporelle ont fait leur apparition. Les données servent à certains à contrôler des aspects de la vie privée ou professionnelle en vue d’être plus performants et productifs. L’individu n’est plus une personne mais un produit. Son corps est un capital qui pour continuer à prendre de la valeur requiert une surveillance de tous les instants. Dans nos sociétés de contrôle, les employés sont surveillés dans leur alimentation, leur activité physique, leur sommeil et à distance via les Smartphones.

 

On trouve même des applications qui transforment vos corvées en jeux, d’autres qui permettent de surveiller la jauge de l’amour !! Le béhaviorisme fait un retour en force.

Certains jeux permettent, disent leurs concepteurs, de déceler le potentiel des candidats lors de l’embauche. Exit le bon vieux CV rien de tel qu’un jeu vidéo.

Les institutions étatiques sont taxées de museler les libertés individuelles des citoyens. Dans le même temps des sociétés comme Google ou face book collectent des montagnes de données qu’elles revendent à des annonceurs à la recherche de profils de consommateurs.

 

Et si le secret du bonheur résidait non pas dans l’activité débordante mais dans les moments où nous nous laissons aller à l’abandon ?

Certains auteurs ont envisagé la maladie comme une échappatoire au travail ou à la vie en général, pourtant 74% des britanniques travaillent lorsqu’ils sont malades .D’autres rejettent sur la personne la responsabilité de sa maladie ainsi que celle de sa guérison. Des célébrités ont même diffusé dans les média des messages tel: « le cancer a été à l’origine de mon bonheur ». La maladie offre quelques instants de répit mais ne nous dispense pas d’œuvrer pour notre bien-être alors être malade devient une sorte de travail à plein temps.

Contrer cette vision se révèle difficile car les associations qui luttent pour les droits des gros font la promotion du fitness et les gros doivent, encore plus, faire preuve de dynamisme et de talent.

 

 

 

Dans le registre de la contestation extrême, le barebacking qui consiste à transmettre ou à chercher à attraper le virus du sida est très controversée. Réintroduire du risque dans la vie sexuelle permet de donner une certaine gravité à l’existence et remet en cause le culte de la santé parfaite et le fantasme de l’immortalité, d’apprendre à vivre avec la mort.

Les malades qui préfèrent rester au lit, les gros qui jettent leur pèse-personne, les adeptes du barebacking, les uns comme les autres tentent de vivre sans se soucier du sacro-saint bien-être mais ne parviennent jamais à totalement s’en détacher. Cela montre à quel point échapper à l’emprise idéologique n’est pas chose aisée.

Pour les auteurs, il serait temps d’admettre que nous avons des « faiblesses » de reconnaître nos limites et notre finitude. En définitive, nous aurions tort de vouloir rechercher le plaisir à tout prix.

 

Renvois :

 

¤ Nicolas HERPIN, Consommation et modes de vie en France sur 50 ans – FW N°33.

 

¤ Eric DUPIN, La fatigue de la modernité (Voyage en France) – FW N°40.

 

¤ Nicolas BALTAZAR, La place des salariés dans l’entreprise de demain – FW N°47.

 

¤ Malene RYDAHL, Heureux comme un Danois – FW N°53.

 

¤ Gérald BRONNER, La Planète des hommes (Ré-enchanter le risque) – FW N°54.

 

 

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