Apprendre en ligne, quel avenir pour les MOOC ?

Les MOOC, cours en ligne ouverts et massifs, incarnent pour certains une véritable révolution pédagogique, un futur possible de l’enseignement supérieur. Pour d’autres au contraire, ils demeurent le dernier instrument en date d’une utopie technique, qui ne saurait remplacer en totalité une pédagogie plus traditionnelle. Les MOOC soulèvent surtout de très nombreuses interrogations quant à leur véritable potentiel, le modèle économique sur lequel ils vont s’appuyer pour survivre ou encore les modalités d’évaluation d’une montée en compétences chez les usagers.

            Après avoir recadré les MOOC dans une approche historique du e-learning, l’auteur présente dans un langage accessible ce nouvel outil de la transmission des savoirs à distance, en tentant de déconstruire certains mythes techniciens et d’insister sur l’indispensable présence humaine nécessaire à l’efficacité pédagogique. Une série d’entretiens menés auprès de spécialistes du sujet vient clore cet ouvrage, à la fois critique et source de réflexions lucides sur l’enseignement de demain.

 

Nicolas OLIVERI

L’Harmattan – 2016 – 120 pages

 

MOOC signifie Massive Open Online Courses. En français, ce terme se traduit par des cours en ligne ouverts et massifs. Dans son ouvrage, NO montre les enjeux que représentent nos manières d’apprendre et de transmettre des savoir.

Sa problématique: quel modèle économique viable et durable pour l’ensemble des acteurs concernés par les MOOC ? Les acteurs étant ici les universités, les écoles, les apprenants, les médias, le monde politique…

Son ouvrage est structuré par cinq chapitres : un recadrage historique de l’avènement de l’informatique dans le système éducatif, un inventaire des MOOC, leur viabilité économique et leurs usages, leurs limites et enfin, trois entretiens.

 

Dans son premier chapitre, il présente une double vision des sciences de l’information et de la communication : elles sont à la fois vues comme une ouverture sur le monde via des échanges de connaissances et de savoirs, et vues comme des sciences manipulatrices. Pour NO, ces sciences sont là pour nous éclairer sur ce paradoxe selon lequel on aurait tendance à confondre la communication avec sa finalité qui est de se comprendre. La pédagogie est alors une technique pour essayer de nous comprendre en totalité.

Depuis les années 1980, l’innovation technique pousse le système éducatif à introduire l’informatique et Internet dans les écoles et les universités pour soutenir la pédagogie. Quarante ans plus tard, les résultats sont limités et ne font pas consensus : pas d’augmentation qualitative du niveau global des étudiants ayant accès à une pédagogie numérique. Dans le même temps, nous avons désormais suffisamment de recul pour dire que l’accompagnement humain dans l’enseignement est primordial. La surenchère technique ne semble pas garantir une progression qualitative de la pédagogie dispensée par les nouvelles technologies de l’information et de la communication.

Le plan IPT (informatique pour tous) initié en 1966 était une initiative à visée économique et politique, plus que pédagogique (pas de cohérence pédagogique dans le projet, méconnaissance de l’outil informatique par les enseignants…). La plateforme française des MOOC, FUN (France Université Numérique), a été lancée en 2013. Elle témoigne d’une volonté politique de reconfigurer les outils pédagogiques mis à la disposition des apprenants.

 

 

 

Aujourd’hui, l’université tient un discours hostile à l’outil informatique dans le milieu scolaire par les limites pédagogiques au niveau des résultats quantifiables. Sont aussi critiqués le caractère décentralisé de l’apprentissage, le manque de formation de l’encadrant et la difficulté à apprendre avec ces outils qui nécessitent une formation au logiciel utilisé. Ces difficultés constituent autant de facteurs démotivants pour l’apprenant.

Dans les vingt dernières années, face à ces critiques, beaucoup d’utopies techniciennes ont circulé, comme réconcilier la technique et le social, la technique vue alors comme un progrès social lui-même transposable aux méthodes éducatives. Les MOOC bénéficient de cet élan idéologique autour de la communication et ses techniques avant même de constater les effets de ces pratiques.

 

Le e-learning a déplacé dans le numérique des formes traditionnelles d’enseignement à distance. La technologie a facilité l’accès aux ressources pédagogiques mais les enseignants sont restés réticents à utiliser ces outils trop longs à assimiler par rapport à leur vitesse d’évolution. L’expansion du e-learning a été ralentie par la difficulté à valoriser des outils censés remplacer à terme les enseignants et à réduire les disparités géographiques. Le e-learning a avant tout des avantages économiques par la réduction des coûts qu’il propose, par rapport à l’enseignement en présentiel. Ce n’est que dans un second temps que cet outil est vu pour ses intérêts pédagogiques.

L’accès aux savoirs ne garantit pas le souhait d’y recourir ni une utilisation pertinente. Seul un accompagnement en présentiel permet une meilleure utilisation des données récoltées et le suivi personnalisé sera plus qualitatif qu’un individu face à la masse informationnelle accessible par les multiples réseaux d’information à sa disponibilité.

 

Dans son second chapitre, l’auteur dresse un inventaire des MOOC. Il résume leurs principes de la manière suivante :

= des cours en ligne et de qualité,

= assurés par des intervenants « premium »,

= gratuits pour les apprenants,

= ouverts au plus grand nombre,

= dégagés des contraintes géographiques.

D’où la problématique de la viabilité commerciale de cet outil posée par l’auteur : comment les modèles économiques existants vont soutenir une exploitation réussie et durable des MOOC ? Actuellement, deux types de MOOC prédominent

= type X : délocalisation numérique de cours traditionnels où les échanges et interactions sont limités et où la réussite du MOOC est sanctionnée par une certification attestant de la téléprésence effective d’un apprenant derrière son écran,

= type C : les relations et les partages entre les apprenants sont privilégiés et supervisés par un intervenant.

Il existe d’autres types de MOOC tels que les SPOC, qui veulent combler les lacunes des MOOC, et les OER, fondées sur une culture du libre partage et la gratuité des données.

On estime qu’environ 5% des apprenants avec les MOOC les fréquentent jusqu’à leur terme. Face à ce si faible taux de réussite, les objectifs économiques ne sont pas atteints. Quels sont alors les besoins nécessaires à la structuration d’un modèle économique pour les MOOC ? On assiste à un oligopole américain des plateformes techniques nécessaires à l’activité des MOOC. Les trois principales aujourd’hui (Udacity, coursera et edX) ne sont pas viables économiquement et parallèlement, de multiples initiatives se développent à travers le monde. D’où l’impossibilité d’appliquer un business model standardisé, sachant en plus que les idéologies pédagogiques et les logiques économiques sont très éloignées d’une plateforme à une autre. A court terme, les MOOC seront amenés à devenir un produit payant comme les autres. Le défi pour ceux qui les proposent est le suivant : quel budget un client sera prêt à débourser pour ce type d’outil alors que la reconnaissance de ces outils n’est pas généralisée et institutionnalisée par les instances d’enseignement supérieur des pays concernés ?

En France, le ministère de l’enseignement supérieur a lancé en 2012 la plateforme de MOOC FUN. Dans le même temps, 80% des établissements américains proposaient déjà des MOOC. Le budget de FUN représente 12 millions d’euros. Les infrastructures informatiques ont été confiées à une technologie américaine (edX, porté par Google). Un an après, 53 MOOC se sont développés dans les universités et les écoles et sont suivis par plus de 400 000 apprenants. Aujourd’hui régi par le principe de gratuité, comment ce dernier va-t-il évoluer ?

 

Dans la troisième partie, NO présente le développement de l’économie numérique dans une refonte des trois modèles économiques en présence:

= la gratuité classique des MOOC, financés par le service public,

= le financement des MOOC par une offre de services additionnels,

= une gratuité conservée pour une majorité d’internautes accompagnée d’une offre « premium » à un public cible plus restreint, payante mais ayant beaucoup d’avantages.

Le crowfunding peut se présenter comme un quatrième modèle, où les cours peuvent être partiellement payant directement par les apprenants.

 

Les MOOC restent avant tout un outil de visibilité et de communication commerciale pour les écoles et les entreprises qui y recourent. A terme, ce sera la certification de la participation des apprenants à un MOOC qui représentera sa valeur ajoutée, puis sa valeur marchande. Aujourd’hui, c’est l’absence de cette reconnaissance par la certification qui menace sérieusement les MOOC. Actuellement, la solution reconnue comme la plus rentable est la politique de tarification des certifications obtenues, qu’elles soient à distance ou en présentiel. D’où la nécessité pour les plates-formes de convaincre les instances universitaires de la légitimité académique des cours dispensés.

Les MOOC sont aussi perçus comme un outil commercial performant pour les universités. Cependant, le revers de la médaille aux Etats-Unis c’est que l’implantation massive de MOOC pourrait à terme conduire à une baisse des inscrits « physiques » (sachant qu’aux Etats-Unis, les frais scolaires sont très élevés). Les MOOC sont aussi un outil de démocratisation des savoirs, et les secteurs qui pourraient le plus largement en profiter sont la formation continue et le secteur professionnel privé (la formation interne).

 

Dans la quatrième partie, NO présente les MOOC dans l’enseignement supérieur. On assiste à une diffusion dans l’opinion publique et les médias de l’idée que les MOOC se multiplient et représentent le futur de l’enseignement supérieur. Or, aujourd’hui, les MOOC ne sont qu’une partie infinitésimale de l’offre par rapport à la formation classique. La rentabilité économique des MOOC ne peut être garantie, ce qui explique selon l’auteur leur déclin si des conditions de pérennité ne sont pas appliquées dès à présent.

Le problème majeur des MOOC est la très faible interactivité entre professeurs et apprenants. On observe un taux de réussite très bas aux MOOC. La grande majorité des participants n’alimentent pas les débats sur les MOOC auxquels ils participent. Alors qu’un des atouts des MOOC est justement l’émulsion des contributions des apprenants.

 

L’auteur expose les quatre limites des MOOC :

= celui de la gratuité, alléchante au début, mais qui évolue vers une proposition commerciale pour proposer la certification qui validera le module (beaucoup de plateformes offrent un accès à des compléments pédagogiques de niveau supérieur mais payants),

= celui de l’incapacité pour les écoles d’enseignement supérieur de proposer un ensemble pédagogique structuré et cohérent à l’échelle d’une filière ou d’un projet complet (aujourd’hui ce ne sont que des agglomérats d’enseignements isolés),

= celui de l’évaluation des apprenants (la plupart des MOOC se contente d’informer),

= celui du financement, l’enseignement supérieur français doit trouver de nouvelles sources de revenus (dans le publique l’augmentation des frais d’inscription et dans le privé la recherche de mécènes ou de fondations).

Quant aux SPOC, ils profitent du meilleur de la pédagogie à distance et de l’accompagnement présentiel. Le public est composé le plus souvent de collaborateurs du même service d’une entreprise dans le cadre d’une formation spécifique. Une sorte d’espace de travail privatisé à distance. Les SPOC limitent le nombre de participants pour des échanges de qualité et des rapports respectifs via un système d’auto-évaluation.

Il existe aussi les COOC (Corporate Online Open Courses) ayant pour cible des professionnels et étant utilisés par des entreprises ou des grands groupes pour proposer aux salariés des alternatives aux formations classiques.

Le recours à une pédagogie numérique n’a pas tenu sa promesse de gagner du temps car si les techniques ont évolué, elles demandent un savoir-faire et risque d’enfermer l’utilisateur dans une recherche perpétuelle d’information doit il perd le contrôle et le sens.

 

Dans la cinquième partie, NO retranscrit des entretiens réalisés auprès de spécialistes du secteur éducatif ou des MOOC.

Matthieu Cisel prépare une thèse sur les MOOC en sciences de l’éducation. Aujourd’hui, 80% des compétences professionnelles sont acquises par Internet. Les MOOC transposent des enseignements universitaires sur le web, ce qui peut convenir aux étudiants mais pas aux professionnels. L’offre actuelle est insuffisante (quelques dizaines de cours disponibles sur FUN et Coursera) et le paiement des certifications les sauve aujourd’hui, même si ceux qui payent ne rentrent pas dans leurs frais. On s’oriente vers un modèle où les cours restent gratuits mais pas la certification et les MOOC vont sûrement s’appuyer sur le paiement de services additionnels. Pour rentabiliser les MOOC, il faudrait les associer à une formation pour adulte dans une visée professionnelle ; ce qui est plus facile à mettre en place dans une école privée qu’à l’université publique. Concernant l’évaluation, elle se fait le plus souvent via un programme informatique mais l’enquêté considère indispensable le regard humain et perçoit les MOOC davantage comme des outils de formation et d’entrainement que comme des outils de validation des acquis. Il manque une politique au niveau national derrière les MOOC pour qu’elles deviennent une véritable opportunité pour la formation des salariés et la gestion des carrières. La France n’a jamais proposé une véritable politique de l’enseignement à distance, par manque d’adaptation et d’anticipation (le CNED a le monopole de l’enseignement à distance).

 

Daniel Moatti est enseignant chercheur à l’Université de Nice Sophia-Antipolis. Il analyse deux dangers pour les étudiants de la techno-pédagogie :

= les usages et les mésusages par les adolescents des jeux vidéo et d’Internet,

= les étudiants et les élèves sont désarmés et volontairement inconscients face à l’usage des données personnelles sur L’Internet.

L’Etat Français mise sur l’équipement informatique des établissements d’enseignement. Il assure un programme d’un milliard d’euros et attend le même investissement de la part des collectivités territoriales et des entreprises pour le nouveau plan de « l’école numérique », s’étalant de 2015 à 2017. Mais quid de la révolution pédagogique. Les enseignants voient ces outils technologiques comme un complément à leur action éducative, pas comme un levier essentiel. Le développement du numérique éducatif ne résout pas les problèmes sociaux, pédagogiques, éthiques et religieux que rencontre le système scolaire. Dans sa pédagogie officielle, le ministère évite deux éléments essentiels :

= l’identification de l’élève ou du groupe d’élèves avec l’enseignant, ou à l’inverse le rejet,

= les liens affectifs créés entre l’enseignant incarnant un savoir et les enfants ou les adolescents qui sont des adultes en devenir.

Le système éducatif français doit tenir compte des effets de la relation pédagogique plutôt que d’attendre une révolution pédagogique via les outils numériques.

 

 

 

 

Catherine Mongenet est chargée de mission FUN. Les MOOC sont à la fois des outils de e-learning et de travail collaboratif. Elles ont fait évoluer le rôle des enseignants vers pus de collaboration : les MOOC de qualité se font en équipe, avec des professeurs, des ingénieurs pédagogiques, des spécialistes de l’audiovisuel… Aujourd’hui, FUN délivre une attestation de suivi avec succès d’un MOOC mais ce document n’a pas de valeur académique. Le vrai défi de FUN est donc la certification en vérifiant qui est l’apprenant et en le surveillant quand il passe à l’examen. Cela nécessite que les établissements s’engagent auprès de FUN dans cette certification. FUN développe aujourd’hui une offre de MOOC pour les entreprises à la demande de celles-ci pour leurs salariés. Les entreprises sont maintenant les premières intéressées par les MOOC, devant les universités et les écoles. FUN développe aussi des SPOC et cherche à les commercialiser, ainsi que des MOOC dans le domaine de la francophonie (des MOOC co-construits entre universitaires du nord et ceux du sud). FUN perçoit ses propres ressources via la certification et la réutilisation des MOOC par les campus (des établissements revendent leurs MOOC à d’autres écoles). L’enseignement va se transformer avec l’augmentation des cours en ligne, remplaçant le cours magistral et permettant aux enseignants d’apporter beaucoup plus de valeur ajoutée aux étudiants quand ils se rencontreront en face à face, car le cours aura été pris et compris en amont.

 

En conclusion, il n’y a pas de business model unanimement applicable à chaque cas de figure (trop d’acteurs, de stratégies, de plateformes…). Chaque acteur propose son modèle économique (incomplet) pour rentabiliser son activité. La technologie est perçue comme une solution universelle aux disfonctionnements communicationnels, pédagogiques ou professionnels rencontrés dans l’enseignement supérieur ou sur le marché du travail. Les MOOC sont effectivement un outil au développement des connaissances et des compétences mais ont besoin d’une reconnaissance institutionnelle par un diplôme. Il faut d’abord réfléchir aux enjeux d’une gestion efficace des disparités culturelles, géographiques, politiques, pour encadrer les MOOC, au-delà de l’avènement d’un business model. Les MOOC s’inscrivent déjà dans une reconfiguration des méthodes d’apprentissage via les TIC.

Alors, deux logiques s’opposent : l’image de marque, une institution qui se veut moderne doit proposer des MOOC innovants, mais cette « révolution » du système éducatif nécessite un accompagnement humain. La révolution des MOOC est avant tout de nature commerciale, publicitaire, communicationnelle, managériale: toucher n’importe qui n’importe où pour sélectionner les meilleurs par la suite. La formation en ligne ouverte à tous est un outil remarquable pour les apprenants et une vitrine promotionnelle pour les écoles mais n’est en aucun cas une révolution pédagogique.

 

Renvois :

 

¤ Olivier BOMSEL, L’économie immatérielle – FW N°38.

 

¤ Gabriel COHN-BENDIT, Une autre école – FW N°50.

 

¤ Vincent CHABAULT, Librairies en ligne – FW N°51.

 

¤ Michèle GUIGUE, L’instruction en famille / Une liberté qui dérange – FW N°56            .

 

 

AL

 

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