Accords et désaccords en sciences humaines et sociales

Statistiques ethniques contestées par les sociologues, disputes homériques entre historiens sur Aristote au Mont Saint Michel, tirs croisés contre Galilée hérétique et Galilée courtier, polémiques cristallisées par Black Athena, ouvrage prétendant revisiter l’histoire de l’Egypte ancienne… Les chercheurs en sciences sociales raffolent des controverses qui donnent du piquant à une vie académique souvent monotone.

Ces débats font-ils pour autant avancer la connaissance ? Ne seraient-ils que des dialogues de sourds entre spécialistes défendant leur part de vérité ? En revenant sur ces querelles emblématique, les études réunies dans cet ouvrage semblent confirmer le jugement de Schopenhauer : « en règle générale, celui qui débat ne se bat pas pour sa vérité mais pour sa thèse… »

 

Yves GRINGAS (Dir)

CNRS éditions – 2014 – 280 pages

Cet ouvrage s’attache à déconstruire le mécanisme des controverses scientifiques en sciences sociales à partir de huit exemples, très divers, tirés de l’histoire, de la sociologie, de la sociologie des sciences, de la démographie… Les différents exemples présentés ont comme point commun de questionner les frontières entre ce qui ressort de la démarche scientifique et ce qui n’en relève pas.

 

Cet ouvrage montre que dans les controverses scientifiques, il n’y a jamais seulement de la « science », mais bien d’autres choses, qui liées au contexte, aux idéologies défendues de manière explicite ou implicite, aux positions institutionnelles des protagonistes. Cet ouvrage pose la question de l’impossibilité de l’objectivité, et de l’importance déterminante de la méthode. En effet, pour sortir des controverses, la méthode utilisée pour produire des résultats, et sa robustesse, sont ce qui permet de différencier la démarche scientifique du discours idéologique. Des circonstances d’ordre plus proprement social, culturel, vont faire que la controverse scientifique va sortir du champ scientifique. C’est notamment le cas quand cela touche à des questions très sensibles, comme les origines ou l’identité.

 

Les deux premiers exemples de l’ouvrage, le premier concernant Aristote au Mont Saint Michel, le second la Black Athena, montrent comme la controverse scientifique se déplace clairement sur le plan de l’opposition idéologique, sur un sujet fort sensible : les origines de la civilisation européenne et grecque dans le premier cas, les influences du monde arabe pour l’un et égyptien pour l’autre sur le développement de la société occidentale.

 

L’historien Gouguenheim a publié en 2008 un ouvrage Aristote au Mont Saint Michel, qui remet en question la thèse dominante selon laquelle les Arabes auraient joué un rôle majeur dans la diffusion du savoir grec dans le monde chrétien. Les Arabes, dans cette thèse, sont donc à l’origine du réveil culturel et scientifique du Moyen-âge puis de la Renaissance. Selon Gouguenheim, cette thèse relève d’une approximation et d’une vision réductrice de l’histoire et l’hellénisation des Arabes est un mythe. On ne peut pas dire que cette thèse était nouvelle, mais il s’agit d’une version concentrée et radicalisée de thèses déjà en circulation.

 

Cet ouvrage pourtant spécialisé va avoir une visibilité inattendue, du fait des critiques positives réalisées dans la presse quotidienne. Mais il va provoquer une controverse importante dans le monde académique de la recherche, et aussi au-delà. Elle se déploie dans la presse quotidienne, dans la blogosphère, puis dans le champ universitaire. Des intellectuels dénoncent par voie de presse un ouvrage idéologique. Ses adversaires ne voient pas dans cet ouvrage de démarche scientifique, mais un projet idéologique aux connotations politiques inacceptables. Ces controverses tournent à la polémique, et au règlement de compte personnel avec son plus farouche opposant, Libera, que Gouguenheim avait lui-même pris pour cible dans son ouvrage. Par-delà les aspects factuels et scientifiques, l’opposition de Libera est aussi liée à sa posture politique. Il s’oppose à des conceptions qu’il perçoit comme racistes, xénophobes.

 

On imaginerait aisément qu’un sujet aussi pointu suscite des débats sur la validité scientifique des conclusions de l’auteur, mais c’est sur un ton véhément et dénonciateur que les critiques sont faites. L’auteur est rattaché à l’extrême-droite, du fait que ses thèses ont été reprises par certains groupes d’extrême-droite. Ces réactions peuvent se comprendre si on retrace la polémique dans son contexte, après les attentats de septembre 2001, et une crispation face à tout ce qui touche à l’Islam. Les experts du domaine ont été unanimes à condamner l’ouvrage. Une fois la polémique retombée, il n’est rien resté de cet ouvrage, dont la rigueur scientifique a été dénoncée par différents chercheurs. L’auteur en conclut que « lorsque les mises en forme et les contraintes propres au champ scientifique disparaissent à peu près complètement, on ne peut que retomber dans la logique des affrontements idéologiques où les possibilités de dialogue rationnel sont limitées sinon abolies ». (p 63).

 

Le second exemple, Black Athena, questionne les origines de la civilisation occidentale. Bernal, l’auteur, propose une relecture de la réalité grecque primitive, en y intégrant de nombreux éléments égyptiens et sémitiques, occultés pendant près de 200 ans. Là encore, sa thèse va à l’encontre du point de vue dominant, et va donner lieu à une intense controverse. Celle-ci est liée à différents éléments. L’ouvrage, publié en trois tomes, va être l’objet de critiques virulentes et négatives à partir du second tome. Jusque-là, il avait reçu un accueil favorable et l’auteur invité dans les universités, conférences.

 

La controverse porte sur différents points : la méthodologie, et notamment une critique de son concept de « plausibilité concurrentielle » (du fait des données lacunaires sur la Préhistoire, il est difficile de déduire des affirmations des recherches menées, et l’auteur propose plutôt de parler de plausabilité des hypothèses avancées), pourtant pas dénué d’intérêt. D’autres éléments entrent aussi en compte, notamment le fait qu’il présente son ouvrage comme étant à la fois politique et scientifique, et le choix d’un titre polémique, laissant entendre que la Grèce fut tributaire de l’Afrique noire. Ce titre mettait l’accent sur un sujet sensible aux États-Unis, la question raciale, qui est devenue majoritaire dans les débats menés à propos de l’ouvrage, alors qu’elle est minoritaire dans le livre. La controverse s’est aussi enflée du fait du contexte social aux États-Unis, qui fut le principal catalyseur de la polémique. Pour preuve, l’auteur du texte fournit le fait que cet ouvrage suscita très peu de discussions en Europe et dans les pays francophones.

 

Il apparaît que le projet politique du livre a nui à la dimension scientifique du travail. Les deux ne semblent pas faire bon ménage, d’autant plus dans un contexte d’interactions marquées entre le champ politique, l’enseignement, la recherche et les médias comme cela est le cas aux États-Unis. Un autre élément est intéressant à relever, la position institutionnelle des protagonistes autour de la controverse.

 

Le troisième exemple est emprunté à la littérature anthropologique, suite à l’ouvrage de Marshall Sahlins : How « natives » think. About captain Cook, for example, en réponse à un ouvrage publié par un anthropologue sri lankais, Obeyesekere, The apotheosis of captaine Cook. European mythmaking in the Pacific. La controverse s’articule autour d’une question centrale : le capitaine Cook a-t-il oui ou non été déifié par les indigènes ? Les deux chercheurs, qui abordent la question avec des méthodologies différentes, vont s’affronter autour de cette question.

 

Pour Marshall Salhins, nul doute que le capitaine Cook a été perçu comme un dieu lors de son arrivée à Hawaï en 1778-79. Il aurait été identifié comme étant le dieu Lono. Ce dieu de la cosmologie hawaïenne se présente chaque hiver sur les rives, or c’est à cette période que Cook est arrivé avec son équipage. Lorsqu’ils voulurent quitter la côte, ils furent repoussés par le vent et contraints de débarquer à nouveau sur l’île au printemps. Cook aurait alors été identifié à un autre dieu, mauvais celui-ci, et les natifs finirent par le tuer devant son équipage. Obeyesekere n’est pas du tout de cet avis, selon lui la supposée déification de Cook est le fait des marins eux-mêmes. Il affirme que depuis les grandes découvertes de la Renaissance, les navigateurs européens ont toujours propagé l’idée que les indigènes les représentaient comme des dieux.

 

Ces deux anthropologues usent de méthodologies très différentes. Obeyesekere s’attarde sur les modes de production des sources et prend en compte une multitude de documents afin d’en tirer une « sensibilité particulière ». Sahlins a une vision plus globale des documents et cherche à en tirer des « informations culturelles intéressantes ». Une source aux données inexactes peut avoir selon lui un intérêt culturel et être « structurellement révélateur ».

Différents problèmes méthodologiques sont présents au sein de la controverse. Les sources primaires d’information sont limitées, et la vision indigène des événements n’est pas transmise. Le terme Lono est polysémique dans une langue difficilement traduisible en anglais. Des incongruités historiques ont été relevées par un anthropologue dans le travail de M. Sahlins. Les sources britanniques, nombreuses, divergent entre elles.

 

L’approche de Sahlins se situe dans une logique cosmogonique, où tous les événements qui surviennent sont intégrés à ce système d’interprétation du monde. Cette lecture s’inscrit dans un relativisme culturel, et il défend la rationalité propre aux hawaïens, selon un principe de rationalités différentes. Victor Li décèle une contradiction dans le relativisme culturel défendu par M. Sahlins. En effet, si les différentes cultures sont enfermées dans leurs propres schèmes culturels, peuvent-elles réellement en commenter une autre ? Selon le philosophe S Lukes, si le relativisme culturel va au bout de sa logique, il devient impossible de comprendre l’autre. En effet, si l’on estime pouvoir comprendre l’autre, c’est d’abord parce qu’on peut lui attribuer certains critères logiques. Selon lui, le relativisme culturel intransigeant de M. Sahlins ne tient pas la route.

 

Obeyesekere prône quant à lui une rationalité pratique, que les indigènes hawaïens détenaient à l’instar des Européens. Il propose une vision anthropologique qui n’enferme pas les natifs dans leurs propres schèmes culturels. Si Obeyesekere affirme que ce sont les Européens qui ont déformé la pensée indigène, certaines critiques montrent qu’il ne fait jamais la preuve que les européens ont tenté de diffuser un mythe montrant qu’ils étaient déifiés par les indigènes.

Un autre élément intervient de manière importante dans la controverse. Il porte sur l’origine des chercheurs. Obeyesekere est d’origine sri lankaise, et en tant que membre d’une société anciennement colonisée, il se dit plus légitime pour comprendre la pensée indigène des hawaïens. Il souhaite mettre un terme à l’entreprise occidentale qui consiste à légitimer sa domination intellectuelle sur les anciennes colonies.

 

Les échanges entre les deux chercheurs n’ont pas évolué de la manière qui aurait été la plus souhaitable pour faire progresser la connaissance. Certes, chacun des chercheurs a pris en compte une partie des critiques qui lui étaient adressées, mais au final, chacun est resté campé sur sa position. La controverse a tourné au règlement de compte entre les deux protagonistes (Sahlins ne cite même pas Obeyesekere dans le dernier ouvrage qu’il publie, alors qu’il l’a été après celui de son opposant, et qu’il y avait eu eu débat houleux entre les deux. La controverse a fini par tourner au conflit de personnalité. Par contre, ces désaccords ont donné lieu à de nombreux débats et commentaires dans la communauté scientifique, qui ont permis de poser un certain nombre de questions pertinentes, sans cependant permettre de trancher pour l’une ou l’autre interprétation. Là encore, cet exemple montre que la controverses scientifique ne reste pas cantonnée à la sphère scientifique, mais pose des questions de fond, et notamment des rapports entre sociétés anciennement colonisées et l’occident.

 

Le quatrième exemple porte sur Galilée et la manière d’écrire son histoire : comment écrire l’histoire de Galilée : Biagioli vs Shank.

Biagioli publie un ouvrage sur Galilée, et l’influence du contexte social dans la pratique scientifique : Galilée aurait utilisé le patronage pour asseoir sa légitimité après s »être élevé dans la hiérarchie sociale suite au succès de ses travaux. Cette controverse va opposer deux hommes, Biagioli et Shank, qui émet une critique contre les travaux de Biagioli : il lui reproche de ne pas respecter la méthodologie utilisée généralement en histoire. De fait, ce défaut méthodologique ne rend pas nécessaire selon lui de vérifier la thèse et de la discuter. En réponse à Shank, Biagioli va proposer une hypothèse moins radicale que dans la version initiale, dont l’objectif était d’avoir un maximum d’impact. C’est une processus rhétorique classique. La critique de Shank se transforme en controverse : elle appelle une réponse de 40 pages de Biagioli à Shank, qui répondra de même à cette réponse. Pourquoi cette critique ? On peut mettre cette controverse au sein du champ scientifique en lien avec d’autres facteurs sociaux, comme le fait que Biagioli est à un tournant crucial pour sa carrière, et qu’il est important pour lui de défendre sa crédibilité. Hors cela, la controverse aurait-elle eu lieu ?  Que reste-t-il de cette controverse, à partir d’une critique sévère de la méthodologie par Shank à partir d’une analyse minutieuse de l’ouvrage ?  D’une part l’ouvrage a remporté un grand succès, en accord avec le courant montant de l’histoire sociale et culturelle des sciences, d’autre part, Shank a posé des questions de méthode fondamentales pour les historiens. La controverse ne fournit pas de solution aux questions posées, mais elle aura néanmoins eu différents intérêts

 

L’exemple suivant est aussi relatif à Galilée, suite à la parution d’un ouvrage Galilée l’hérétique, par Redondi.  Selon Redondi, jeune chercheur, les ennuis de Galilée avec l’Inquisition résultent de ses conceptions atomistes de la matière, et non pas de l’héliocentrisme, comme le prétend la thèse dominante. Une conception atomiste du monde, est une théorie matérialiste corpusculaire incompatible avec l’eucharistie. Les réponses à cette thèse radicale sont sévères.

 

Le sixième exemple porte sur la controverse qui a opposé deux sociologues, Merton et Becker, autour de la thèse du rôle joué par le piétisme allemand dans la diffusion de la pensée scientifique.  Pour Merton, le piétisme a les mêmes valeurs éthiques que celles qui ont structuré la pensée puritaine et scientifique moderne : l’utilitarisme et l’empirisme. Cette thèse renverse l’idée reçue selon laquelle la religion et la science moderne sont irréductibles.

 

En 1954, une première critique de sa thèse est réalisée par Caroll, mais celle qui va susciter le plus de controverses est celle de Becker, qui va recadrer la thèse. Un des piliers de la controverse porte sur la manière dont on peut cerner, et a fortiori définir ce qu’est « l’éthique religieuse ». Les échanges d’arguments tournent au dialogue de sourds. La position sociale de chacun des acteurs entre en jeu, puisque Merton va considérer Becker, un jeune, avec condescendance. Les stratégies utilisées par l’un et l’autre se comprennent au regard de leur statut respectif. Becker poursuit son argumentaire et cherche à se faire reconnaître dans le monde universitaire tandis que Merton fait état de sa notoriété grâce à ses travaux et se fait défendre par des chercheurs reconnus.  Becker accuse Merton de ne pas respecter les règles du jeu scientifique, de se réfugier dans la théorie dès qu’il est interrogé sur les faits.  La controverse va durer plusieurs années. La controverse initiée par Becker va constituer l’axe principal de ses recherches. L’un et l’autre utilisent un argument souvent pratiqué, celui d’une mauvaise compréhension de ses travaux par d’autres. Même certains partisans de Merton soulignent des failles dans son travail, et notamment l’imprécision d’un certain nombre de définitions, comme le terme de science. Mais pour Shapin, qui le défend, ce n’est pas ça, mais l’originalité de la démarche, qui aboutit à ce manque supposé de compréhension de la part de l’autre. Réel dialogue de sourd ? Au final, Merton, du haut de son statut et avec sa façon peu courtoise de traiter le jeune chercheur, revisitera sa thèse initiale, pour finir par exclure le lien entre science et piétisme allemand.

 

Le septième exemple porte sur une controverse française sur les statistiques ethno-raciales. Au cours des années 1990 a émergé en France une série de questionnements portant sur la possibilité, la nécessité ou le refus d’introduire des variables ethno-raciales dans les statistiques et enquêtes publiques. Cette controverse, qui va se déployer en trois phases principales, s’articule elle aussi entre les logiques de la recherche scientifique, en lien avec les enjeux d’odre sociopolitiues. L’auteur se concentre sur la première, qui se déroule de 1995 à 1999, suite à l’enquête Mobilités géographique et insertion sociale, dirigée par la statisticienne Michèle Triballat. Il s’agissait de la première étude de grande ampleur auprès des populations dites étrangères et immigrées, l’objectif étant de mesurer le niveau d’intégration des enfants à la société française. Ce projet rencontre une volonté politique de production de savoirs objectifs sur l’immigration et l’intégration.

 

De premiers échanges polémiques vont avoir lieu, qui vont rester circonscrits au sein de l’INED. Mais ils vont ensuite se diffuser beaucoup plus largement. Dans un premier temps, les commentaires sur ces travaux innovants sont élogieux, le caractère pionnier du travail salué : la production d’une taxonomie ethnique, sur la base du lieu de naissance et de la langue maternelle. Ces catégories vont susciter des réactions hostiles au sein du champ scientifique, et au-delà. Les débats soulevés opposent certaines fractions syndicales de l’INED et de l’INSEE. Cette controverse a essaimé dans diverses revues en sciences sociales et dans la presse. Mais ce sont surtout les publications de l’INED qui ont servi d’arène aux échanges polémiques.

 

Cette controverse et les justifications sont elle est l’objet met en lumière l’une des dimensions paradoxales et problématiques de la production de connaissances scientifiques : rendre la production scientifique utile tout en restant désintéressée. Les réflexions mènent à s’interroger sur la manière dont les sciences sociales en général doivent tenir compte du sens commun et des représentations sociales. Pour Michèle Triballat, les catégories statistiques doivent prendre en compte le fait de la présence importante des catégories ethniques dans les représentations sociales. Ce point de vue est loin d’être partagé par tous au sein de l’INED. Il va donner lieu à des échanges polémiques entre M Triballat et Hervé le Bras, qui discute de manière critique les catégorisations utilisées. Cela revient selon lui à naturaliser des catégories humaines, et aurait d’étranges ressemblances avec des thèses racistes développées par des parties d’extrême-droite qui tenteraient de noyauter l’INED. Les critères de lieu de naissance et de langue maternelle renvoient selon Blum à une forme de naturalisation des identités. Cette controverse a mis en lumière deux approches méthodologiques au sein de l’INED. Deux modes de pensée démographiques s’y opposent : l’un, ancien, basé sur la recherche du fait démographique pur, l’autre basé sur un renouvellement des outils d’exploration démographique. Cette controverse va s’organiser autour des discussions sur la méthode, des catégories utilisées. Elle montre l’importance de la méthode dans la construction d’un consensus au sein de la communauté scientifique. Cette controverses est loin de ne concerner que le champ scientifique, puisqu’un des éléments pivot des échanges portaient sur les usages sociaux pouvant être faits des savoirs scientifiques produits. Elle montre aussi l’incontournable résonance politique et sociale de toute question touchant aux identités des personnes.

 

Le dernier exemple présenté porte sur une controverse en sociologie des sciences. Pourquoi les constructivistes ne se comprennent-ils plus ? Elles sont le plus souvent expliquées en invoquant des différences méthodologiques, de paradigme ou de conviction politique, religieuse ou idéologique. Un autre facteur est évoqué dans cet exemple, qui est peu pris en compte. Il s’agit du fait que les acteurs de la controverse disent avoir été mal compris, du fait que le récepteur aurait mal interprété le texte. Cela amène l’auteur à s’intéresser aux structures argumentatives des textes. La controverse se structure autour de la notion de relativisme, à laquelle différents partisans au sein de ce champ constructiviste se sont affrontés. Barnes et Bloor, les défenseurs d’un « programme fort » (ils sont très relativistes), disent plus tard qu’ils n’ont jamais nié l’influence de la réalité sur la construction des connaissances scientifiques, mais qu’en fait, ils ont été mal compris de leurs lecteurs.

 

Ces différents exemples permettent d’intégrer d’autres facteurs que les seuls inhérents à la démarche scientifique et sa méthode dans les controverses analysées.  Les controverses scientifiques peuvent faire avancer la recherche scientifique, en termes de méthode, et conduire à l’évolution des points de vue, mais ce n’est pas toujours le cas. Ces différents exemples permettent aussi d’énumérer les facteurs sont hors du champ strictement scientifiques, mais qui jouent un rôle importante dans la controverse.

 

La position institutionnelle ou socio-culturelle des protagonistes n’est pas neutre, comme le montre la querelle entre Becker et Merton ou celle entre Sahlins et Obeysekere. Plusieurs des controverses analysées montrent aussi que plus elles touchent à des questions sensibles comme l’identité des populations ou leur origine, elles sont amenées à un moment donné à sortir du champ scientifique.

Ces exemples montrent aussi qu’il est vain de chercher à isoler le champ scientifique du champ social, il est social au même titre que d’autres dimensions de la réalité. Il semble impossible qu’il y ait des controverses « purement » scientifiques. Même quand les points de désaccord portent sur la méthode, les controverses renvoient peu ou prou à l’organisation sociale, y compris à l’intérieur du champ scientifique, et aux visions du monde amenée à se confronter.

 

Renvois :

 

¤ David COSANDEY, Le secret de l’Occident (Science et développement) – FW N°29.

 

¤ Aldo SCHIAVONE, Histoire et destin – FW N°35.

 

¤ Peter ATKINS, Les 4 grands principes qui régissent l’Univers – FW N°39.

 

¤ Aldous HUXLEY, La science, la liberté, la paix – FW N°48.

 

¤ Edwin ZACCAI, Controverses climatiques, sciences et politiques – FW N°49.

 

¤ Farida Faouzia CHARFI, La science voilée (Science et Islam) – FW N°49.

 

¤ Arthur KOESTLER, Les Somnambules (Sciences et Religions) – FW N°55.

 

¤ Philippe VAL, Malaise dans l’inculture – FW N°56.

 

 

MJM

 

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