Au bonheur des morts

« Faire son deuil », c’est l’impératif qui s’impose à tous ceux qui se trouvent confrontés au décès d’un proche. Mais se débarrasser de ses morts est-il un idéal indépassable auquel nul ne saurait échapper s’il ne veut pas trop souffrir?
Vinciane Despret a commencé par écouter. « Je disais: je mène une enquête sur la manière dont les morts entrent dans la vie des vivants; je travaille sur l’inventivité des morts et des vivants dans leurs relations. »
Une histoire en a amené une autre. « J’ai une amie qui porte les chaussures de sa grand mère, afin qu’elle continue à arpenter le monde. » Une autre est partie gravir une des montagnes les plus hautes avec les cendres de son père pour partager avec lui les plus beaux levers de soleil. A l’anniversaire de son épouse défunte, un de mes proches prépare le plat qu’elle préférait, etc.»
L’auteure s’est laissé instruire par les manières d’être qu’explorent les morts et les vivants, ensemble ; elle a appris de la façon dont les vivants qu’elle a croisés se rendent capables d’accueillir la présence des défunts. Chemin faisant, elle montre comment échapper au dilemme entre «cela relève de l’imagination» et c’est tout simplement vrai et réel».
Depuis un certain temps les morts s’étaient faits discrets, perdant toute visibilité.
Aujourd’hui, il se pourrait que les choses changent et que les morts deviennent actifs. Ils réclament, proposent leur aide, soutiennent ou consolent… Ils le font avec tendresse, souvent avec humour. On dit rarement à quel point certains morts peuvent nous rendre heureux !

Vinciane DESPRET
Au bonheur des morts
La Découverte – 2015 – 212 pages
Après avoir donné la parole aux sans voix dans un précédent ouvrage «Que diraient les animaux … si on leur posait les bonnes questions», Vinciane Despret nous présente son projet d’enquête.
Elle a choisi d’abandonner ses méthodes de travail habituelles et de se laisser guider
par les rencontres partant de l’idée que les personnes avaient des choses à lui apprendre. Elle suit en cela l’anthropologue Heonik Kwon qui étudie les relations des vivants et des morts dans le Vietnam contemporain et qui dit-elle «cultive la vertu du tact ontologique» c’est à dire qu’il est capable de se laisser instruire par les événements que son enquête suscite.
Elle se prescrit un devoir d’obéissance; pendant un an, elle fera précisément ce que les gens lui disent de faire à propos de cette enquête. Elle doit apprendre à faire confiance.
Elle découvre alors la parenté de cette démarche, se laisser instruire, être disponible,
avec celle qu’explorent les morts et les vivants ensemble.
Il existe des versions contradictoires à propos des liens entre les morts et les vivants,
c’est un sujet mobilisateur, quantité de livres interrogent la possibilité d’entrer en contact avec les défunts mais aussi affirment que la mort débouche sur le néant. D’autres ouvrages qui servent de ressources à l’auteur comme ceux de Magali Molinié ou Christophe Pons, ne cherche pas à expliquer mais à rendre compte. Il y a des époques où les morts réinvestissent les lieux des vivants ainsi que des pratiques culturelles plus ouvertes à la possibilité d’existence de ces liens.

Actuellement, la théorie du deuil qui domine le champ en sciences sociales a acquis
une force d’évidence alors que pour l’auteur elle est une théorie relative à une histoire et à une diversité d’enjeu: lutte contre les croyances religieuses et populaires, laïcisation de la médecine et du rapport aux défunts. La croyance, d’outil épistémologique, est devenue une arme de disqualification.
On assiste actuellement à un regain d’activité de la part des morts. La frontière entre
être vivant et être mort serait de l’ordre du tout ou rien. Cela n’est pas le cas ni dans d’autres cultures ni dans la nôtre.
L’auteur se propose d’explorer la brèche dans l’opposition de l’être et du non être. Les défunts «veulent être souvenus «. On retrouve cela par exemple, dans les séries policières ou les défunts montrent apaisement après l’élucidation de leur affaire.
De même, les fantômes qui ne se résignent pas à partir ne font pas que réclamer, ils
peuvent être généreux. Le mort peut donner des permissions créatrices, il peut aussi être directif et exigeant. La marque de fabrique des récits qui convoquent les morts se reconnait à la quantité d’hypothèses générées, dont aucune ne pourra prétendre s’imposer aux autres. Ils demandent d’accueillir la pluralité des versions
L’auteur se penche sur l’espace du rêve que les morts ne cessent de visiter. Selon
Christophe Pons, en Islande, ces espaces font l’objet de visites fréquentes des défunts pour demander par exemple un prénom à un enfant à naitre, pour avertir d’un danger, mais aussi un mort inconnu peut se présenter, laisser un message intrigant dont le rêveur doit deviner le destinataire.
En Transylvanie dans les années 40, il était possible d’envoyer des objets utiles à un
défunt par l’intermédiaire du suivant, ce qui suppose la possibilité que les morts veillent sur les morts. Inventivité et générosité se suscitent l’une l’autre.
Les lieux où les morts prennent soin des vivants sont souvent des lieux qu’occupent
des personnes qui «savent y faire». Chez nous, ces lieux sont peu nombreux et représentent des poches de résistance à la discipline du deuil et de la rationalité.
Dans le don d’organe, les hôpitaux ne suivent généralement pas la loi et le personnel
soignant s’adresse aux familles pour leur demander quelle était ou serait la position du défunt.
Cette marge de manœuvre a pour effet de garder ouverte et présente la question de ce que veut le mort. L’anthropologue Alexa Hagerty, étudie les nouvelles pratiques funéraires aux Etats-Unis, les home funerals. Pour les pratiquants des funérailles à domicile, il existe dit-elle, un espace au sein duquel le sourire d’un mort est à la fois un mouvement des muscles et une communication supranaturelle. Les «ou bien» polémiques sont soigneusement évités.
Les signes quand ils n’effrayent pas rendent heureux parce qu’ils créent le contact avec celui qui manque, mais aussi instaurent des connections inhabituelles. L’accueil du signe se fait dans le registre du «peut être» et du «comme si». L’art de les discerner est fragile car hors du champ culturel
En Islande, dit Christophe Pons, on conseille aux enfants qu’un mort visite dans son
sommeil de lui demander qui il est et ce qu’il veut. On sait y faire.

Chez nous, où il n’y a pas de code dans nos rapport aux morts et aux « signes », les
cercles spirites peuvent être des lieux de médiation. Le dispositif spirite est un dispositif de résistance aux institutions religieuses et au positivisme scientiste de même qu’aux conceptions psychologiques dominantes. Il ne s’agit pas de se détacher du disparu, le medium ou «clairvoyant» rend possible la perception de la présence du mort. Le dispositif ne cherche pas à susciter des croyances mais à créer des expériences.
Les enquêtes au cours desquelles on demande au gens leur opinion sur la vie après la
mort, la présence des disparus, sont en général sans grand intérêt. L’auteure, s’appuyant sur plusieurs histoires recueillis lors de son travail, montre que l’intérêt porté au récit des personnes est beaucoup plus riche et permet de percevoir comment chacun aménage le contact qu’il entretient avec les défunts sans s’obliger à trancher entre différentes manières de comprendre ce qui se passe. Anticipant les accusations d’irrationalité les récits utilisent l’ambigüité. Ils témoignent de l’ambivalence des personnes et de leur besoin de protéger l’énigme.

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