Sociologie de l’habitat contemporain

L’étroite corrélation entre espace physique et ordre social a été repérée dès les premières heures de la sociologie et de l’anthropologie comme une clé de lecture essentielle des sociétés humaines. De la sociologie durkheimienne aux approches structuraliste et marxiste en passant par l’école de Chicago, chaque courant a développé ses propres outils conceptuels pour décrypter la dimension sociale du double champ de l’espace public et de l’habitat. De même, la sociologie française des années 1970, témoin d’incontestables et profonds changements en matière de composition urbaine et de logement (collectif et individuel), a réaffirmé la spécificité de ce qui sera désigné sous le terme de « sociologie de l’habitat ».

Aujourd’hui que les modèles référents de la maison individuelle et du grand ensemble (tour, barre) cèdent peu à peu le terrain aux résidences sécurisées et à de nouvelles formes hybrides de logement, la sociologie de l’habitat appelle un renouveau.

Inscrit au cœur de ce nouveau contexte, cet ouvrage-bilan, centré sur les pratiques, présente tout à la fois une part de la capitalisation théorique et méthodologique de la discipline, et énonce en la développant une théorie de l’appropriation. Il a été conçu comme un manuel à l’usage de tous ceux qui, toutes disciplines confondues, s’intéressent aux questions de l’habitat.

 

Guy TAPIE

Sociologie de l’habitat contemporain

Parenthèses – 2014 – 240 pages

 

 

Cible législative au titre d’une surconsommation du foncier agricole ces dernières décennies, la maison individuelle est le symbole de la forme d’habitat à abattre. La déconstruction des modes d’habiter des sociétés contemporaines (grands ensembles, bidonvilles, banlieues pavillonnaires) est l’occasion pour l’auteur de souligner le processus d’évitement social engagé, où la recherche de la sécurité est l’un des premiers critères dans le choix de logement. Le paroxysme des « gated communities » s’inscrit dans un courant plus large d’offres immobilières conçues au sein de quartiers sécurisés et bien éloignées du principe de « vivre ensemble » prôné dans les politiques publiques d’aménagement des territoires. La recherche de ce sentiment d’appartenance à un groupe familier, appelé « idéologie villageoise » par l’auteur, se vérifie assez largement dans les aires urbaines et périurbaines françaises.

 

La maison individuelle est ainsi l’archétype d’une société individualiste où devenir propriétaire constitue une garantie apparente contre l’instabilité sociétale. Dès le choix de la forme et de la mise en œuvre du logement (sur catalogue, selon les types de matériaux, en auto-construction…) jusqu’à l’appropriation intime des pièces (mono-fonctionnelles), l’organisation du domicile reflète l’évolution des modes de vie et les différentes catégories sociales. L’importance de la place de la femme dans le foyer constitue une figure de référence dans la manière d’habiter, qui connaît toutefois une évolution avec la recomposition des ménages et le rapport au travail.

 

Le point d’ancrage constitué par le logement est relié physiquement et virtuellement au monde. Cette exigence de la connexion est une requête des ménages pour pouvoir satisfaire le plus vite possible leurs besoins d’achat, de voyage, de rencontres choisies… A l’heure de la domotique, la maison connectée s’affiche de manière plus insidieuse et moins contrôlée par les propriétaires. La multitude de capteurs numériques expose l’intimité des habitants à de nombreux flux qui vont interroger, et surtout suggérer, un nouveau désir du rapport à l’espace privé.

 

 

Guy Tapie propose un modèle quasi-unique d’alternative à la maison individuelle : l’habitat intermédiaire urbain. L’exemple bordelais de la résidence « Les Diversités » sert d’appui à une analyse de l’appropriation du « vivre l’architecture », composé ici de maisons mitoyennes semi-collectives, dotées de terrasses, de petits jardins… Cette orientation sur un seul cas d’étude demanderait toutefois à être interrogée au regard des défis en termes d’urbanisme contemporain. La reconstruction de la ville sur la ville invite à ouvrir la réflexion sur de nouveaux modes d’habiter dans différents contextes géographiques, et de sortir du thème de l’appropriation du logement.

 

Si l’habitat constitue le terme central de l’ouvrage, entre lieux de vie et styles de vie cela « ne se réduit pas au logement ». La « socio-architecture de l’habitat » gagnerait à ouvrir la réflexion sur le rapport à la nature, tout au moins à la campagne. Devenu de plus en plus un espace récréatif pour les urbains, l’espace rural reste pour autant un terreau de la production alimentaire. Constituer son habitat demande de réunir les conditions nécessaires à l’existence pour toute espèce végétale ou animale. L’analyse de la construction des nouvelles formes de logement invite à ouvrir la réflexion dans une approche plus systémique sur les modes de vie, au risque d’aboutir à défaut à une fracture entre habitat et agriculture.

 

Renvois :

 

¤ Philippe ASKENAZY (et all), La nouvelle critique sociale – FW N°22.

 

¤ Michel LUSSAULT, L’homme spatial / Construction de l’espace humain – FW N°24.

 

¤ Pierre VELTZ, La grande transition (France) – FW N°29.

 

¤ Nicolas HERPIN, Consommation et modes de vie en France sur 50 ans – FW N°33.

 

¤ Samuele FURFARI, L’écologie au pays des merveilles – FW N°44.

 

¤ Laurent DAVEZIES, La crise qui vient (fractures territoriales) – FW N°47.

 

¤ François HULBERT, Millefeuille territorial et décentralisation – FW N°54.

 

 

SG

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