Les théories de la république

D’où viennent les idéaux républicains et que signifient-ils précisément ? La république (du latin res publica : la  » chose publique « ), qui réapparaît en Europe avec la Renaissance, incarne la liberté politique contre l’arbitraire : ses grands thèmes sont le primat de l’intérêt commun sur les intérêts particuliers, le gouvernement des lois, la vertu civique. Ces idées ont été reprises, de Machiavel et Rousseau jusqu’aux théoriciens de la 3e République, qui ont élaboré un modèle républicain irréductible au libéralisme et au socialisme. L’idée républicaine est aujourd’hui au centre de nouvelles interrogations. Quelles réponses le républicanisme peut-il apporter aux difficultés des sociétés démocratiques, marquées par la crise du lien social et politique ? Doit-il se transformer dans le contexte actuel de la globalisation, caractérisé par un affaiblissement des États-nations et la montée du multiculturalisme ? À partir d’une analyse des principales théories politiques contemporaines (Rawls, Skinner, Pettit, Habermas ou encore Taylor), l’ouvrage

dégage la logique des positions en présence sur le sens et l’avenir de l’idée républicaine.

Serge AUDIER

Les théories de la république

La Découverte 2015 125 pages

 

Remarques préliminaires, d’ordre sémantique

 

La polysémie des mots république ou républicanisme peuvent désorienter le lecteur. En outre, le titre même de l’ouvrage – les théories de la république – peut laisser entendre qu’il s’agit d’une démarche scientifique. Cette dernière est caractérisée par des constructions intellectuelles, ayant pour objet l’observation des faits politiques, leur vérification et leur explication. Pourtant, dès l’introduction, intitulée « le retour du républicanisme », nous nous apercevons que c’est une autre acception du terme théorie qui est retenue, correspondant à la notion de philosophie politique.

 

La république, selon l’auteur, « avait rarement fait l’objet d’investigations philosophiques  rigoureuses ». Nous sommes alors dans le domaine des concepts politiques qui élargissent le débat à l’Etat, la démocratie, la justice, l’égalité les droits et l’organisation économique. Mais il ne s’agit plus d’une démarche consistant à observer des faits pour étayer des affirmations. La dernière partie de l’essai nous oriente vers les débats idéologiques. C’est le domaine des doctrines, des dogmes, des opinions, sensés constituer un système complet d’explication de la société, en vue d’une action : maintenir, réformer ou détruire cette société.

 

Mais cet historique des philosophies et des idéologies politiques se rapportant à la république, est sinueux. Je propose trois idées forces de nature à mettre en exergue les temps forts de cette odyssée de la république et du républicanisme :

 

La république indépendante de la démocratie.

La république au service de la démocratie.

La république dans les débats idéologiques.

 

 

 

 

 

La république indépendante de la démocratie

 

Dans l’Antiquité

 

« Le mot république, de l’expression res publica a un sens complexe, désignant l’activité publique, les affaires publiques, l’intérêt public, la communauté constituée par le peuple. La res publica, antithèse de la res privata, désignait dans le monde romain les biens du domaine public servant aux nécessités et à la vie politique de la cité ». Ce terme n’a pas d’équivalent en grec. Pour le traduire en grec les romains utilisent l’expression la dèmosia pragmata, « les choses du peuple ». Cette expression est également proche des expressions grecques de to koinon, les affaires communes, de to idion ce qui appartient au particulier ou de oikos biens rattachés à la famille.

 

Aristote (384-322 av. J-C), plus que Platon est à la source philosophique majeure de la république.

 

Il distingue dans La Politique deux types de régimes : ceux qui visent le bien commun et ceux qui sont au service du bien particulier des gouvernants. Ainsi la cité est une communauté (koinonia) qui se distingue des parties que sont la famille et le village. Contrairement à Socrate et à Platon, il distingue deux grands type d’autorité, celle du maître (le despote) sur ses esclaves et celle du gouvernant (politikos).

La cité est une communauté de citoyens. La citoyenneté consiste non seulement dans le fait d’habiter un territoire ou de prendre part à une action juridique, mais aussi dans la participation aux fonctions judiciaires et aux fonctions publiques en général. Aristote avance un classement des « constitutions » (régimes) fondé sur un critère quantitatif selon que l’autorité souveraine est entre les mains d’un seul, ou du petit nombre, ou bien de la masse des citoyens. Il y ajoute un critère qualitatif, certaines constitutions ayant pour objet l’intérêt commun alors que d’autres ne visent que l’intérêt collectif.

Il distingue ainsi trois formes de « bonnes » constitutions : la monarchie, l’aristocratie, et la politeia ( terme traduit habituellement par république), et trois formes « mauvaises » : la tyrannie, l’oligarchie et la démocratie.

 

Cicéron(106-43 av. J.-C)

 

La république (res publica) est pour Cicéron la « chose du peuple » (res populi). Mais le peuple désigne alors non pas une simple agrégation d’individus, mais un « groupe nombreux d’hommes associés les uns aux autres par l’adhésion à une même loi et par une certaine communauté d’intérêts. » Mais le pouvoir est exercé dans l’intérêt du peuple, par les magistrats et le Sénat. « La république de Cicéron n’implique donc pas que le peuple prenne lui-même directement en charge les affaires communes. « La république romaine n’est pas du tout « démocratique » : elle est un régime censitaire dans lequel les citoyens appartiennent à différents ordres en fonction desquels est déterminé leur degré de participation civique ». La république de Cicéron est donc aristocratique.

 

Dans l’Antiquité la république est bien indépendante de la démocratie

 

A La Renaissance

 

Après une longue éclipse au Moyen Âge, le terme république renaît dans la péninsule italienne.

L’indépendance des communes de l’Italie du Nord et centrale s’accompagne d’une réactivation de la notion de république grâce à la traduction et la diffusion notamment des œuvres d’Aristote et de Cicéron. Du fait des conflits qui déchirent les cités et en particulier Florence, l’éloge du « bien commun » est au centre des discussions.

 

Machiavel (1469-1527)

 

Dans les Discours sur la première décade de Tite live, Machiavel décrit « la faiblesse florentine à la lumière de la réussite de la République romaine. Il s’agit non pas d’éliminer les conflits mais de les contrôler et d’éviter l’instabilité florentine. Il convient de procurer aux citoyens des garanties de sûreté et de liberté, le rôle des lois étant déterminant à cet égard. la république, le prince doit donc s’appuyer sur le peuple en faisant appliquer les lois, pour asseoir son pouvoir, maintenir une stabilité et une efficacité. Dans les discours il manifeste son intérêt pour une république mixte faisant coexister les institutions monarchiques, oligarchiques et « populaires », où peut dominer le Prince, personnage éponyme de son ouvrage le plus connu.

 

Jean Bodin (1530-1596)

 

Chez Bodin la république ne désigne pas une forme de gouvernement opposée à la monarchie, mais bien la chose publique, la communauté politique. « De fait, la république qui a les préférences de Bodin est une monarchie modérée ». La république se définit comme un gouvernement « droit » en ce sens qu’il respecte les règles de morale et de justice.

 

A la Renaissance, la notion de république demeure indépendante de la démocratie.

 

La république au service de la démocratie

 

Il faut attendre le siècle des lumières et les révolutions américaine et française pour voir apparaître l’association entre la république et la démocratie.

 

Montesquieu (1689-1755)

 

Dans L’Esprit des Lois, Il distingue trois types de gouvernements : la république, la monarchie et le despotisme. Deux critères les identifient : la nature et le principe.

La nature est la structure du gouvernement, le nombre de détenteurs du pouvoir. Ainsi le gouvernement républicain est caractérisé par la puissance populaire souveraine, selon deux modalités : ou bien le peuple est pris entièrement, et c’est une république démocratique, ou bien en partie, et c’est une république aristocratique.

Quant au principe de ce gouvernement, c’est à dire le comportement qui doit animer les hommes pour faire fonctionner le régime, il s’agit de « la vertu ». Il convient de noter qu’il ne s’agit pas d’une vertu morale mais d’une «vertu  politique », cette dernière demandant une préférence continuelle de l’intérêt public sur le sien propre.

 

Rousseau (1712-1778)

 

Pour Rousseau, il ne peut y avoir qu’une souveraineté légitime : la souveraineté démocratique qui est celle du corps social lui-même. Du contrat social définit la république « comme tout Etat régi par des lois sous quelque forme d’administration que ce puisse être […] Tout gouvernement légitime est républicain. » Il y a ici une distinction très nette entre souveraineté du peuple et forme de gouvernement. La république selon ce raisonnement, peut avoir la forme d’une aristocratie ou d’une monarchie. Mais la république n’existe dans ces deux régimes, que s’ils ne sont pas caractérisés par le règne de l’arbitraire.

 

Les révolutions américaine (déclaration d’indépendance en 1776 et constitution de1787) et française (1789)

 

La Révolution américaine est la première expérience d’une révolution qui réussit, marquant ainsi le passage de la réflexion à l ‘action. Elle est suivie par la Révolution française qui va mettre en place sa première république.

Désormais la république, dans le cadre démocratique, s’oppose clairement à la monarchie. La démocratie définit le souverain : le peuple. La république correspond à l’organisation du pouvoir : le gouvernement. Il importe de citer le rôle Paine et Condorcet dans la défense de l’idée républicaine en France. Ils plaident pour l’établissement de la république qui marque la fin de la monarchie.

 

Alexis de Tocqueville (1805-1859) dans De la démocratie en Amérique, met en exergue outre la liberté, l’importance de l’égalité des conditions; « en pleine monarchie de juillet, il décrivait une nation où la souveraineté du peuple fonctionnait. Et il indiquait les remèdes des Américains aux dangers du « despotisme de la majorité » et de « l’individualisme »: l’esprit légiste, la participation civique locale et associative, la religion. »

 

En France, les cinq républiques dans un cadre démocratique, feront place épisodiquement à la terreur 1793, l’empire, la monarchie et le régime de vichy (l’Etat français). Mais, excepté cette parenthèse, à partir du 20e siècle, la république s’installe durablement. Elle va être façonnée progressivement par la laïcité, la solidarité entre citoyens, l’éducation et les services publics.

 

La république dans les débats idéologiques

 

Républicanisme et socialisme

 

Gracchus Babeuf (1760-1797)

 

« Sa vision de la république est centrée sur la lutte des pauvres contre les riches et le combat pour l’égalité ».

 

Jean Jaurès (1859-1914)

 

De la constatation qu’il y a un décalage entre les idéaux politiques égalitaires et une réalité sociale inégalitaire, Jaurès ne conclut pas au caractère structurellement oppressif de la république. Il montre un intérêt pour la république sociale.

L’auteur cite également entre autres Léon Duguit (1859-1928) « théoricien du service public », et Mendès France (1907-1982) adepte du « républicanisme démocratique » selon lequel la démocratie est une action continuelle du citoyen, qui ne se limite pas au rituel du vote.

 

 

Les débats actuels sur les relations entre républicanisme et libéralisme

 

Hannah Arendt (1906-1975) auteur de conditions de l’homme moderne va à l’encontre de la doxa intellectuelle de l’époque en distinguant radicalement le politique de l’économique et du social. Le politique relève du domaine public, l’économique et le social du domaine privé. Ainsi « seul l’exercice actif de la citoyenneté permet en effet d’accéder à « la vie politique ». Cette dernière, a pour enjeu ce qui est « commun » par opposition à la vie domestique, confinée dans la sphère du particulier vouée à « l’entretien de la vie ».

 

Quentin Skinner défend un libéralisme dans lequel la participation civique est au service de la liberté et de la sécurité individuelle.

 

 

 

 

 

Certains comme Pocock s’orientent vers un républicanisme comme alternative au libéralisme.

C’est le cas aussi du républicanisme communautarien, défendu notamment par Sandel, qui prône l’importance pour chaque citoyen du lien moral avec sa communauté politique, c’est-à-dire un souci des affaires publiques, plus important que la défense de la liberté individuelle.

D’autres auteurs comme Habermas, Rawls, ou Alzerwaer discutent de la compatibilité entre libéralisme et républicanisme.

Pour Habermas la conception républicaine de la délibération n’est pas conçue sur le modèle du marché, mais sur celui du dialogue.

Rawls défend la notion d’ « humanisme civique » et se réfère à la « la liberté des anciens » définie par Benjamin Constant, qui consiste dans la participation de la vie publique, seul lieu d’épanouissement authentique.

lzewaer, défend des thèses communautariennes proches des options républicaines, car il s’agit moins de rejeter l’héritage libéral que de l’infléchir en prenant en compte les exigences d’appartenance communautaire.

 

     Une autre discussion porte sur la part du multiculturalisme dans la république.

 

La notion de multiculturalisme est ambiguë : elle se réfère à la fois aux minorités nationales, aux populations autochtones marginalisées (conquêtes et colonisations) et aux minorités issues de l’immigration. Les luttes en faveur du «multiculturalisme », présentent des revendications multiples : reconnaissance de possibilités d’auto-gouvernement, politique de quotas ou de discrimination positive, inscription dans les textes de droits à la différence (ethno-culturelle). (Young et Taylor).

 

Dans sa conclusion l’auteur, cite également l’éco-républicanisme. Ce républicanisme écologique se distingue du républicanisme productiviste.

 

Remarques

 

Quelques débats actuels auraient pu utilement compléter la fresque de l’auteur :

Le césarisme démocratique qui peut être un dérivé de la république et de la démocratie.

Ce régime politique Institué par Jules César est repris par le Directoire, le Consulat, et le Second Empire […] Dans ce régime politique les pouvoirs sont concentrés entre les mains d’une seule personne s’appuyant sur le peuple, théoriquement souverain, par la technique du plébiscite. Le débat est actuel notamment, quand le plébiscite est utilisé sous couvert du référendum.

La monarchie républicaine (Maurice Duverger) ou la république monarchique qui pouvaient apparaître comme des oxymores dans la période post-révolutionnaire font l’objet d’un regain d’intérêt à notre époque.

Les monarchies démocratiques (monarchies constitutionnelles) et républiques non démocratiques (républiques démocratiques populaires) alimentent un débat sur la place des différentes conceptions de la monarchie et de la république au sein de la démocratie.

Quant aux expressions républiques laïques et républiques islamiques, elles nous renvoient à la notion de séparation de l’Eglise et de l’Etat au sein de la république. Ce thème conduit à des discussions actuelles très sensibles.

 

 

GG

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