Sortir de la démocratie

L’idéal de la démocratie a aujourd’hui triomphé. Depuis la chute de l’URSS et le discrédit du communisme, rien ne semble pouvoir lui être opposé. En Occident comme ailleurs, la démocratie va de soi. Mais savons-nous véritablement pourquoi et comment elle est devenue notre unique horizon politique ?
A rebours des histoires mythiques d’un avènement d’une liberté progressivement conquise contre le despotisme d’Ancien Régime et les totalitarismes du 20e siècle, ce livre montre que la démocratie nous a été imposée. Homo democraticus est en réalité le produit d’un dispositif de pouvoir dont la visée est, à partir du 19e siècle, de façonner des comportements politiques consensuels et pacifiés pour s’assurer le contrôle de populations qui, dans le sillage du Printemps des Peuples, étaient alors habitées par l’option révolutionnaire.
Et si l’avènement de la démocratie n’était rien de plus qu’une colossale entreprise de domestication des hommes ? Et s’il nous fallait alors en sortir ?

Ali KEBIR
Sortir de la démocratie
L’Harmattan – 2015 – 110 Pages

            Son idéal a évidemment de quoi séduire, mais il a pour chacun de nous aujourd’hui un goût amer, le parfum d’une trahison : collusion des gouvernants et des possédants, paupérisation, discriminations raciales, sexuelles, etc. Cyniquement, naïvement ou aveuglément, nous adhérons à la démocratie, car de toute façon elle est le seul idéal disponible. Les vieilles lunes du communisme et du socialisme sont derrière nous. Les autres régimes (aristocratie et monarchie) ne sont plus que le décor baroque d’une histoire, désormais ancienne, qui nous est contée à l’Ecole de la République. Il n’y a plus que la démocratie. Rien d’autre que la démocratie.

            Les réflexions de l’auteur partent de ce constat : l’omniprésence d’un idéal au sujet duquel nous somme pourtant désenchantés ; nous savons qu’elle n’existe pas vraiment, nous avons la secrète certitude qu’elle ne se réalisera probablement jamais, mais nous nous y accrochons par une sorte d’enthousiasme étrange qui même énergie du désespoir et résignation désabusée.

            Mais, est-on en droit de demander, pourquoi la démocratie ? Pourquoi la préférons-nous à un autre régime, à une autre société ? Pourquoi la choisissons-nous de façon si immédiate, préétablie et inconsciente, sans même considérer d’autres possibles ? Pourtant, longtemps le terme fut synonyme de régime politique et social anarchique. Lors de Révolutions française et américaine (USA), le mot n’est guère employé, sinon pour discréditer l’adversaire. Ce n’est qu’après 1945 que la thématique de la démocratie a commencé à s’imposer universellement, comme norme effective et exclusive définissant, non sans contrainte, notre identité actuelle. Et rien n’interdit qu’un jour il puisse en être autrement.

          Qu’est-ce qui a pu rendre la démocratie acceptable ?

          L’auteur cite l’hypothèse de l’autonomisation défendue par Marcel Gauchet, selon laquelle l’avènement de la démocratie serait un processus historique de conquête progressive de l’autonomie par les sociétés humaines, à l’échelle collective comme individuelle, obtenue contre leur structuration hétéronome. « Démocratie » serait le nom de ce processus social et anthropologique par lequel nous aurions commencé à quitter le statut de sujets pour gagner peu à peu celui de citoyens et de peuples, au sens non strictement institutionnel mais plus largement social, d’individus et de groupes capables de se déterminer eux-mêmes, de s’autogouverner sans rien devoir à un conditionnement extérieur.

            Mais si le pouvoir est immanent au social, le façonnement démocratique de la politique que nous avons entrevu se retrouve aussi de manière épurée dans les rapports politiques qui sont explicites et directs et non médiatisés par des questions sociales, économiques, éducatives ou autres, à savoir dans l’investissement de l’espace public en tant que tel par les technologies de la délibération et de la participation.

            D’après AK, on cherche à susciter une conduite politique comme prise de parole plutôt que comme action directe sur un rapport de domination qu’un sujet subit ; ou encore une action politique qui est davantage de l’ordre de l’expérience commune que de la confrontation antagoniste entre les deux pôles dominant/dominé de la relation de pouvoir. Or, cette mise en absence du conflit concerne surtout la relation de dominés à dominants qui est maintenue dans son asymétrie à travers l’idée que ces deux pôles sont désormais les partenaires également légitimes d’une coopération. C’est sous cette modalité des positions politiques que la démocratie s’imposera comme évidence.

            Dans le Chapitre 6 « Le régime de commensurabilité. Faire participer, faire communiquer et disposer en réseau », l’auteur explore des voies telles que :

  • La démocratisation du monde du travail.
  • La démocratisation des quartiers.
  • Le pouvoir démocratique contemporain.
  • Homo democraticus, un sujet communicationnel.

In fine, ce qui est produit dans ce régime de commensurabilité c’est essentiellement un sujet communicationnel, donc un sujet parlant plutôt qu’agissant comme l’était le sujet ouvrier qui entendait son action politique, analogiquement avec celle du travail, comme une action transformatrice du réel qui passe par sa négation préalable. En expulsant le conflit et en suscitant des savoirs collaboratifs, cette norme conduit à s’accorder sur ce qu’il est impossible de changer. Nous sommes devenus démocrates sous l’effet de cette injonction limitative et si nous devions nous insurger, il faudrait d’une manière ou d’une autre sortir de la démocratie. Ainsi, en refusant catégoriquement la règle du jeu du pouvoir qui définit l’entièreté de présent, la politique incommensurabiliste force à imaginer le présent autrement qu’il n’est. Elle fait prendre conscience qu’il n’est pas l’ordre universel et nécessaire qu’il prétend être. Certes…

Néanmoins, après avoir refermé le livre d’Ali Kebir – au demeurant fort intéressant dans ses analyses -, on comprend que le titre est faux ; car il n’explique pas comment, justement, nous pourrions sortir de la démocratie…

 

LF

Renvois :

¤ Loïc BLONDIAUX, Le nouvel esprit de la démocratie (participative) – FuturWest .N°29
¤ Daniel INNERARITY, La démocratie sans l’Etat – FuturWest N°36
¤ Gilles ROUET, Usages politiques des nouveaux médias – FuturWest N°46
¤ Susan GEORGE, Lugano II (En finir avec la démocratie) – FuturWest N°47
¤ Gérald BRONNER, La démocratie des crédules – FuturWest N°48
Liam FAUCHARD & Philippe MOCELLIN, Démocratie participative : progrès ou illusions ? – L’Harmattan 2012.

 

 

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