SMART / Enquête sur les internet

Dans ce livre, tout s’accélère. Le numérique amplifie la mondialisation : L’Internet est mobile ; le téléphone et la télévision deviennent « smart ». Comment la Chine a-t-elle créé des clones de Google ou Facebook et bâti son propre Internet censuré ? Comment les Pays arabes ont-ils utilisé les réseaux sociaux pour faire leur révolution, et Israël pour être une « start-up nation » ?
Avec Mainstream, l’auteur avait décrit la guerre mondiale de la culture et des médias ; avec Smart, il prolonge l’enquête dans toutes les capitales numériques. De la Silicon Valley au Japon, du Brésil à l’Afrique du Sud, et jusqu’à Gaza, ce livre raconte la bataille de L’Internet et son futur. Ce faisant, il montre que L’Internet n’a jamais été véritablement global, qu’il existe autant d’usage du Web qu’il y a de territoires, que les frontières demeurent.

Frédéric MARTEL
SMART / Enquête sur les internet
Stock – 2014 – 405 pages

          Vous avez aimé Mainstream ? Vous allez adorer Smart !

          Précision orthographique : pour les besoins de sa démonstration, FM utilise la graphie « les internets », sans singulier, ce qui se comprend au vu de la thèse démontrée, et sans majuscule. Rappelons néanmoins, par respect pour les fondateurs qu’en français on doit écrire L’Internet, en référence à The Internet, de même que son prédécesseur se nomme L’Arpanet, en référence à The Aparnet.

         L’idée qui sous-tend le livre de FM est que L’Internet et les questions digitales ne sont pas des phénomènes principalement globaux. Ils sont ancrés dans des territoires ; ils sont territorialisés. Il s’agit le plus souvent d’hommes et de femmes, d’informations, d’e-commerce, d’applications, de cartes, de réseaux sociaux, qui sont reliés entre eux par des liens physiques, matériels et réels. C’est à la fois un « smart world » et un « small world », mais pas un « flat world ».

            Une première virée à l’Université de Stanford (Californie) nous apprend que 5 % des employés de Google en sont diplômés et que les anciens élèves ont créé environ 69 000 sociétés (39 000 commerciales et 30 000 à but non lucratif), dont une majorité dans les sciences, l’informatique et les nouvelles technologies. L’Université de Stanford – Université à but non lucratif – dispose de plusieurs outils pour faciliter le dialogue avec le secteur privé ; on retrouve même des projets d’étudiants dans lesquels leurs professeurs ont investi leur argent ! L’interdisciplinarité est la règle élémentaire. « Toutes les entreprises digitales qui réussissent en ce moment, comme Airbnb, Lyft, SnapChat, Path, Yelp, Nextdoor… sont celles qui permettent de connecter les gens entre eux, « in real life » (IRL, dans la vraie vie).

            En Chine, nous découvrons « leur Twitter » (weibos). Avantage, avec 140 idéogrammes, un Chinois a quasiment à sa disposition l’équivalent de 140 mots… et pas 140 signes comme en alphabet latin.

            Au Brésil, l’auteur s’interroge sur la victoire des réseaux sociaux « made in USA ».

Les contenus sont-ils pour autant plus globaux que territorialisés ? Pas nécessairement ; pour lui, c’est parce que Facebook a su s’adapter aux langues et rendre possibles les conversations en portugais et parce que Google offre des résultats de recherche très satisfaisants à d’innombrables requêtes locales qu’ils se sont répandus au Brésil. Leur succès provient de cette territorialisation, accentuée par l’usage du mobile.

            De son côté, l’Inde se trouve à la croisée des chemins. Elle regarde avec fascination et inquiétude le modèle chinois qui entend d’abord bâtir un marché intérieur fort. Elle observe, jalouse, les succès planétaires du modèle américain. Elle étudie le minuscule mais prometteur modèle israélien, tout entier tourné vers les start-ups innovantes et qui privilégie l’exportation.

            « Konza Techno City » au Kenya, installée sur une terre semi-aride, un sol inclément, des arbustes, ressemble par bien des aspects au projet de Skolkovo en Russie : une petite dose d’initiative et une grosse dose de dirigisme risquant à bien des égards de mener les projets à l’échec ou à l’abandon. Le constat demeure : chacun essaye de faire à sa manière.

            Quant au Brésil, ses ambitions et ses réalisations (notables) viennent buter sur un refrain entendu souvent « C’est sûr, le Brésil avance trop vite », en ce sens que les infrastructures nécessaires au déploiement des réseaux ne sont pas au rendez-vous.

            « Start-up Nation ». L’expression est fameuse et désormais associée à Israël. Dans ce Pays de 8 millions d’habitants à peine, on recense plus de start-ups que dans la plupart des Pays développés : Allemagne, Canada, Chine, France, Inde, Japon, Royaume-Uni. Le nombre de start-ups par habitant y est plus élevé qu’aux USA, et Israël arrive en deuxième position pour le nombre d’entreprises cotées au Nasdaq.

            Le numérique peut-il aider à s’en sortir ?

            Les smartphones peuvent-ils devenir un atout dans les quartiers difficiles, faire la différence ? L’Internet peut-il être un outil de revitalisation ? L’auteur s’est posé toutes ses questions dans des favelas, barrios et autres « zonas de miseria », au Venezuela, Colombie, Mexique…, de ghettos noirs aux USA, de townships en RSA, de camps de réfugiés palestiniens ou de bidonvilles en Inde. Il n’est pas certain d’une réponse positive, mais laisse néanmoins la porte ouverte à des solutions possibles. Le Mexique offre l’exemple singulier d’un usage localisé des réseaux sociaux en zone de grande violence ; L’Internet y paraît alors très territorialisé, les réseaux sociaux y connaissant un fort succès tout en étant très ancrés dans un espace local.

            Le chapitre « my isl@m » est principalement consacré au Pays arabes. On y retrouve hélas la croyance que ce sont les réseaux télématiques qui ont forgé les « révoltes arabes » alors que ce sont principalement les manipulations des services secrets étrangers (dont USA, Iran et Qatar) qui furent déterminants. Une « révolution » sans corpus idéologique soutenu par une méthodologie éprouvée est vouée à échouer. C’est le constat.

            Concernant la régulation du « système », FM met en évidence les questionnements qui se posent après 25 ans de diffusion de L’Internet grand public. Non seulement les débats portent sur le rôle des USA (et de la délégation donnée à l’ICANN), mais aussi de la manière plus globale de concevoir la Toile mondiale. Des questions relatives à la concurrence ou au monopole des réseaux techniques (téléphonie fixe, câblo-opérateurs…), à la nécessité de les réguler ou pas, se pose inévitablement. Politiques de régulation et politiques de compétition ont toutes leurs avantages / inconvénients. La question de la neutralité du Web est fondamentale, et l’on voit bien quels sont les Pays qui y sont opposés, ce sont quasiment tous des Etats autoritaires.

            Si Snowden – l’américain qui a diffusé sur le Net des informations confidentielles issues de la surveillance mondiale généralisée de la NSA (USA) – est considéré par bien des Internautes comme un héros, dans son Pays d’origine, nombre de responsables et de dirigeants le considère comme un traitre.

            Sur la question des contenus, l’auteur l’aborde avec son chapitre « De la culture au « content » ». Il estime qu’une évolution naturelle de la numérisation des contenus est en marche. Car, autant on pouvait tenir à ses vieux disques, personnels et singuliers, à ses films en DVD minutieusement collectionnés, autant tous les morceaux de musique au format mp3 ou AAC et tous les fichiers de films téléchargés se ressemblent. A quoi cela sert-il de continuer à les posséder dans une « bibliothèque », un mot qui, prédisent certains, appartient au passé. Au lieu de s’approprier ces objets culturels dans une démarche d’accumulation bourgeoise, on se contentera donc d’y avoir accès : l’abonnement, et non plus la propriété, serait alors le futur de la culture.

            Là, FM se laisse emporter par son élan. Il y a plusieurs objections à ce qu’il annonce : la facilité d’accès pour tous et les coupures intempestives des backbones des réseaux ; le fonctionnement chaotique des appareils de réception ; et surtout, le temps disponible. Il est manifeste que nombre de « saisies » de Mo, Go…etc… sous forme de photos spontanées, vidéos, captage de films, de concerts… ne sont jamais regardées, faute de temps. En revanche, si j’achète un livre papier c’est dans l’intention express de le lire et dans retirer un complément culturel à mes connaissances. Nuance.

            Sur la compétition entre économie et pouvoir, l’exemple de la Chine est exemplaire à travers les jeux vidéo, comme pour le cinéma : le contrôle politique et la censure des contenus comptent moins aux yeux du pouvoir communiste que le patriotisme économique.

           En définitive, l’enquête de FM montre que le temps d’un « Internet standardisé » et d’une mondialisation économique sans frontières est derrière nous. L’Internet territorialisé va s’imposer. La localisation, la communauté, la « customization » et la différenciation des conversations représentent son futur. Etre « smart », c’est être à la fois numérique et territorialisé.

            L’épilogue du livre comporte en complément à ce qui vient d’être noté « L’Internet mainstream » ; « La singularité américaine » ; « La balkanisation d’Internet ».

            Les pages 167-168 décrivent la situation du numérique dans les territoires palestiniens. On découvre le luxe géré par le Hamas et le Fatah – avec principalement l’argent des contribuables de l’Union Européenne – et les situations de quelques magnats palestiniens, millionnaires pour certains, qui s’arrangent fort bien avec Israël pour leur business lucratif.    Edifiant.

            Au final, un livre passionnant fruit d’un travail d’investigation dense, alimenté par les analyses de l’auteur reposant sur plusieurs centaines d’entretiens dans cinquante Pays, menés durant cinq ans. Bien des chercheurs universitaires pourraient s’en inspirer.

LF

Renvois :
¤ Joël de ROSNAY, La révolte du pronétariat (Médias des masses) – FuturWest N°20
¤ Frédéric KAPLAN, La métamorphose des objets – FuturWest N°36
¤ Frédéric MARTEL, Mainstream / Industries culturelles mondiales – FutuWest N°37
¤ Michel BERRY, Les vrais révolutionnaires du numérique – FuturWest N°37
¤ Antonio A. CASILLI, Les liaisons numériques (sociabilité) – FuturWest N°39
¤ Eric GUICHARD, Regards croisés sur L’Internet – FuturWest N°45.

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