L’alimentation en otage

Dans l’ombre de la finance et du profit à court terme, une poignée de multinationales aux pouvoirs tentaculaires ont la main sur tous les échelons du système agroalimentaire mondial. De la graine plantée en terre à la grande distribution, des OGM à la sélection génétique animale, du négoce à la transformation, rien ne leur échappe.
Les ressources s’épuisent, les inégalités se creusent, le paysan est dépossédé de son métier, le consommateur berné. Une seule réponse possible face à la superpuissance industrielle mondialisée: exercer chacun et ensemble, en toute conscience, le droit de choisir ce que nous mangeons.

L’ALIMENTATION EN OTAGE
José BOVE, Gilles LUNEAU
Editions Autrement – 2015 -155 pages

    Au commencement les semences, sélectionnées par le paysan, mais progressivement un appareil réglementaire, en France le catalogue officiel des espèces et variétés, s’impose aux cultures commerciales. Actuellement, plus de la moitié du marché mondial des semences est aux mains de trois multinationales et 75% du marché est contrôlé par 10 compagnies.

Les plantes hybrides, choisies à croissance rapide, impliquent le besoin d’engrais et l’irrigation et favorise la disparition de l’adaptation génétique de la plante à son milieu et de la biodiversité. De plus l’hybridation, à l’origine des brevets annonce l’arrivée des plantes OGM, vendues associées à des herbicides.

Les OGM créés par introduction d’un gène ou par mutation provoquées par irradiation, la mutagenèse (celle-ci a l’avantage de ne pas être soumise aux autorisations de mise sur le marché) sont propriétés des semenciers. L’intention affichée est de lutter contre la faim dans le monde via l’industrialisation de l’agriculture. La création de banques de gènes végétaux; blé, maïs, puis riz, collectés auprès des paysans de la planète, sert à la création d’hybrides et contribue aussi à la privatisation.

La recherche noue des alliances avec les politiques dans les années 70 pour  » réduire durablement la pauvreté, éradiquer la faim et la malnutrition « . Dans les faits pour industrialiser l’agriculture et l’ouvrir au marché mondial. Il y a toujours 1 milliard d’affamés dans le monde. Seules se développent les multinationales 7000 en 1960, 82000 actuellement

L’écart entre les pays riches et pauvres diminue mais celui entre les personnes riches et les personnes pauvres se creuse.

     De même que pour les semences, l’élevage se retrouve pris dans une organisation industrielle et l’éleveur est obligé, pour les volailles par exemple de racheter des poussins à chaque cycle de production. Tout le processus est découpé en tâches parcellaires : « producteurs d’œufs » « éleveurs de poulettes » « accouveurs ». Les variétés de poules se réduisent et s’imposent à l’éleveur comme aux consommateurs. Quatre firmes détiennent le marché, deux pour les pondeuses, deux pour le poulet de chair. Elles se positionnent aussi sur d’autres espèces (dindes, crevettes) et dans la grande distribution, le fast-food.

La FAO estime que l’élevage mondial est dominé par cinq races toutes originaires d’Europe de l’Ouest. Elles se retrouvent dans le monde entier à la faveur de l’insémination artificielle.

Dans les laboratoires, la modification génétique a le vent en poupe. On trouve aussi bien un poulet américain avec des pattes à la place des ailes qu’un cochon japonais avec des gènes d’épinard pour faire moins de lard !!! Le clonage porte lui aussi beaucoup de promesses, notamment pour amortir les couts des modifications génétiques

Mais comment doit-on considérer le clone d’un animal génétiquement modifié ?

 

Autre nouveau défi : faire de la viande sans animal, par multiplication de cellules souches. Les chiffres de la FAO annoncent l’explosion de la consommation de viande à l’horizon 2050. La viande sans l’animal, représente donc un marché potentiel qui devrait contenter les végétariens au nom du bien être animal …

Un flou s’installe entre le produit d’origine agricole et le produit transformé par l’industrie

Les protéines laitières obtenues par craquages ou fractionnement, entrent dans presque tout ce qui se fabrique d’alimentaire en usine. 10% du lait collecté en France est vendu en lait

Mais qui s’intéresse aux effets du fractionnement ?

Dans la ferme, le paysan a laissé la place à l’exploitant agricole puis à l’agro-industriel. Le savoir paysan est ignoré au profit des connaissances biotechnologiques. Le sol, pourtant aussi indispensable à la vie que l’air et l’eau, perd sa valeur et son identité particulière. Les sols sont uniformisés par les labours profonds, les engrais et les pesticides.

Mais qui étudie le devenir de ces produits dans la chaine alimentaire ?

     Plus de la moitié des échantillons de fruits et 40% des légumes testés en Europe en 2013 contiennent un ou plusieurs pesticides .Ces produits ne font généralement pas mourir l’homme directement, mais sont source de dysfonctionnements et font le lit de diverses maladies. Les animaux ont été transformé en machine à produire, viande, lait, œufs et molécules diverses issues du craquage ainsi que cellules-souches. L’éleveur obéit aux règles imposées par les choix techniques, par exemple la consommation préventive d’antibiotiques, liée à la concentration animale, est majeure en France ce qui favorise l’antibiorésistance des animaux mais aussi des humains. Le nombre de races d’animaux domestiques diminue à un rythme qui s’accélère .En France, par exemple sur 70 races locales de vaches en 1950, 30 ont disparues, 23 sont en effectif réduit, mais deux nouvelles races représentent 70% du troupeau. La baisse de la biodiversité des espèces domestiques se double de l’extinction de la biodiversité sauvage en lien avec la pollution de l’eau et des sols.

Par des mécanismes similaires, l’océan s’appauvrit et on assiste à une privatisation de la mer. L’aquaculture est porteuses des tares de l’élevage industriel terrestre.

Pour les auteurs, il faut regarder la vérité en face le paysan est une espèce en voie de disparition emportant avec lui la campagne. Actuellement le climat évolue rapidement, ce qui concrètement provoque une migration des espèces cultivées. Cela entrainera un séisme économique et culturel prédisent les auteurs. Les meilleures terres arables se raréfient surtout en zone périurbaines. Ceci représente une perte silencieuse des capacités de production alimentaire.

     L’élevage européen dépend à 77% des importations d’aliments (dont une bonne partie de soja OGM) en concurrence avec la Chine qui achète aussi beaucoup sur le marché mondial des protéines. L’agriculture européenne actuelle est dépendante aussi bien du gaz russe pour la fabrication d’azote que du phosphate marocain. Pétrole, gaz naturel, phosphate et potasse sont en quantités limitées sur Terre. La sagesse voudrait qu’on les utilise avec parcimonie et qu’on réfléchisse à des solutions alternatives, surtout que l’Union Européenne doit quasiment tout importer et donc doit composer avec les pays exportateurs.

Il serait logique de passer à des pratiques agricoles respectueuses de la Planète, mais c’est le contraire. Les pays émergents consomment de plus en plus d’engrais minéraux et la concurrence fait rage, alors qu’il faudrait anticiper, préparer un changement de direction.

     L’eau, dont la présence a guidé la sédentarisation de bien des populations humaines, est abondante mais seule 1% est utilisable pour la consommation humaine. L’agriculture est en volume grosse consommatrice d’eau pour irriguer et arroser. L’irrigation va souvent de pair avec l’usage intensif d’engrais et de pesticides que l’eau transporte jusqu’aux rivières et aux nappes souterraines ce qui augmente le coût de sa potabilisation. Même l’eau minérale n’est pas exempte de polluants (pesticides et même médicaments).

Depuis 1980, les épisodes de sécheresse en Europe ont augmenté en nombre et en intensité. En juillet 2010, l’ONU a inscrit dans les droits humains celui d’un » accès à une eau propre et de qualité « 

     L’agriculture et l’industrie agroalimentaire sont particulièrement énergivores. On estime par exemple, qu’il faut 11,8 centilitres de fioul pour produire un litre de lait en mode intensif mais aussi 8 centilitres en mode agrobiologique. Il faut reconsidérer la place des énergies fossiles dans notre économie et pour le moment la voix choisie est de substituer le pétrole par des « agrocarburants » en restant dans la même logique. Colza, tournesol, maïs et canne à sucre, cultivés intensivement pour les « biocarburants » ont recours aux engrais minéraux et aux pesticides et contribuent à la flambée des prix des denrées alimentaires équivalentes. Ces plantes occupent des terres de culture nourricières et consomment des ressources en eau. Actuellement, l’Indonésie consacre 8 millions d’hectares déforestés pour produire l’huile de palme du diester, consommé surtout par les véhicules européens et américains. La perspective des agrocarburants de seconde génération participe à l’accaparement des terres fertiles de pays d’Afrique comme le Mali, la Guinée, le Sénégal. Cet accaparement vient aussi d’une politique de sécurité alimentaire menée par certains pays comme l’Arabie Saoudite, la Chine, Le Japon.

La sécurité des uns compromet celle des autres. La souveraineté alimentaire, les droits fonciers coutumiers, les pratiques agricoles collectives doivent céder devant la propriété privée et la libre concurrence.

Dans l’Union Européenne, c’est dans l’alimentation des animaux de boucherie que se cache des morceaux de terres lointaines, d’Amérique latine surtout. En Europe, la Roumanie et l’Ukraine louent ou vendent aussi leurs terres arables créant de grandes exploitations qui favorisent l’exode rural et le chômage. Pour les auteurs une néo-colonisation par la finance et les multinationales est en marche.

     Aujourd’hui, une dizaine de places boursières font le marché des matières premières agricoles, dominé par quatre entreprises. Les spéculateurs achètent et revendent plusieurs fois une récolte ou une cargaison pour gagner de l’argent à chaque opération, créant des bulles spéculatives toxiques.

Après avoir exécuté le commerce de proximité avec ses indépendants, la grande distribution, Carrefour en tête, joue la carte du commerce urbain et les rayons « bio » y gagnent de la place. Dans les pays émergents, ce même groupe tente d’appliquer les règles antérieures et ouvrent des hypermarchés. En Inde toutefois la résistance de la population l’a obligé à plier bagages.

     Au sujet de la réglementation, les « concurrents » dans les faits s’entendent pour influencer les élus par l’intermédiaire d’organisme tel que l’ILSI « International Life Sciences Institut ».

Cet institut s’est déjà fait remarquer pour son « expertise » dans le domaine du tabac. Les colloques qu’il organise pour favoriser les échanges entre experts des Universités, du gouvernement et de l’industrie sont de fait des moyens de pression. Aujourd’hui avec des méthodes bien rodées l’ILSI lance une offensive pour faire accepter les nanotechnologies entre autre dans l’alimentation .Très peu d’études existent sur les effets des nano molécules, mais le dioxyde de titane, E171 utilisé comme colorant, est par exemple soupçonné de favoriser une activité inflammatoire des poumons et du péritoine. La commission européenne et le conseil européen ont proposé la commercialisation des nano matériaux dans l’alimentation et les emballages sans réelle études d’impact.

     Après un réquisitoire aussi sombre, la résistance se résume en quatre pages.

Pour les auteurs, à la veille d’une rupture entre campagne et production de nourriture, le paysan et le consommateur portent une responsabilité ; celle de faire respecter les plantes et les animaux « briques de l’édifice terrestre ».

Aujourd’hui, pour eux, une bonne part du combat pour la liberté se rassemble autour de la nourriture, du climat et de la biodiversité.

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