Les somnambules

Avec Les Somnambules, Arthur Koestler entame l’œuvre monumentale dans laquelle il analyse la grandeur et les misères de la condition humaine. Les Somnambules, ce sont les hommes de science – Copernic, Kepler, Brahé, Galilée – qui, progressant péniblement parmi les brouillards des thèses erronées ont ouvert la voie à l’univers newtonien. En suivant les longs détours du savoir en marche, l’auteur retrace l’histoire des conceptions de l’Univers, et montre comment la scission entre la science et la religion a placé l’humanité devant un tragique dilemme dont elle doit sortir.

Arthur KOESTLER
Les Somnambules
Calmann-Lévy – 1960 – 635 pages

 

            Vers l’époque où se fixait la version définitive des textes de l’Iliade et l’Odyssée, il se passa quelque chose de neuf sur les bords de la mer Egée. Le 6e siècle avant l’ère chrétienne (Bouddha, Confucius, Lao-Tsé, philosophes ioniens, Pythagore) fut un siècle capital de l’histoire humaine ; une brise printanière bienveillante et innovante soufflait de la Chine à Samos.

            Pour AK, après l’apogée pythagoricienne, vinrent près de deux mille ans de résignation, pour utiliser un euphémisme, un enfermement dans le système de Ptolémée qui, complètement faux, satisfaisait… les croyances. Ainsi de l’influence aussi de Platon, de sa peur du changement, de son mépris envers des concepts d’évolution et de mobilité. On retrouvera cette posture durant tout le Moyen-Age.

            Ainsi, Ptolémée montrait pourquoi l’Astronomie devait renoncer à vouloir expliquer la réalité physique qui est au-delà : c’est que les corps célestes, étant de nature divine, obéissent à d’autres lois qu’à celles que l’on peut trouver sur Terre. Il n’y a rien de commun entre les deux natures ; par conséquent nous ne pouvons rien connaître de la physique des cieux.

            AK retrace de manière développée les démarches de Copernic, puis Kepler, Tycho-Brahé, et Galilée, tout en faisant de temps à autre allusion aux travaux de Gilbert et de Descartes. L’héliocentrisme « découvert » par Copernic – en réalité le pythagoricien Aristarque l’avait déjà fait -, en bute aux dogmes religieux et de plus intervenant durant les affrontements entre Catholiques et Protestants, bousculait irrémédiablement les croyances antérieures. Lorsque Galilée repris la marche en avant, il fut confronté à l’hostilité des Aristotéliciens des Universités, renforcée par l’arrogance des Jésuites. Difficile de se faire entendre et a fortiori comprendre dans ces circonstances.

            Tout innovation menace doublement les médiocrités académiques : elle met en péril leur autorité d’oracles, et elle évoque le danger redoutable de voir s’écrouler tout un édifice intellectuel laborieusement construit. Les arriérés académiques ont été le fléau du génie depuis Pythagore jusqu’à Darwin, jusqu’à Freud : leur méchante phalange de pédantisme se relaie de siècle en siècle.

            Cette affirmation de l’auteur est surprenante quand nous découvrirons vers la fin du livre une bienveillance curieuse envers la religion de nos jours…

            A propos des relations entre chercheurs des 16-17e siècle, AK attire notre attention sur le fait qu’ils échangeaient entre eux des documents écrits faisant le point sur l’avancée de leurs travaux et demandant souvent un avis à son collègue – ainsi, Copernic était Polonais, Kepler était Autrichien, Tycho-Brahé était Danois, Galilée était Italien… etc… De plus, les revues scientifiques n’existant pas il n’y avait pas de critiques extérieurs aux mondes scientifiques explorés, seul comptait l’avis de pair à pair. Ensuite, c’était le rôle des dirigeants politiques – époque où les Etats étaient petits et nombreux – de faciliter la diffusion des idées nouvelles en faisant imprimer les ouvrages.

            P.484, l’auteur cite intégralement les avis des qualificateurs du Saint-Office du 23 Février 1616 qui réfutent l’héliocentrisme et ses corolaires comme « proposition folle et absurde, philosophiquement et formellement hérétique en tant qu’elle contredit expressément la doctrine de la Sainte Ecriture… ».

            Puis, en 1632 eut lieu le « procès » de Galilée selon la règle fondamentale de la procédure inquisitoriale, c’est-à-dire qu’on ne communiqua pas l’acte d’accusation au prévenu : on lui demanda au contraire s’il savait ou devinait (sic) pour quels motifs on l’avait appelé. Quel merveilleux processus…

            Arthur Koestler est un bon « British ». Pour lui, celui qui sut organiser les connaissances et les compréhensions de l’Univers fut … Newton, auquel il consacre de longs développements.

            Rappelons que tout au long du livre, il est question d’Univers alors qu’en réalité tous ces chercheurs raisonnaient sur le modeste système solaire, et encore d’une manière incomplète, compréhensible pour l’époque. De plus, le livre d’AK ayant été publié en 1960 nous lui pardonnerons les réserves qu’il exprime quant aux apports – pourtant gigantesques – de la Relativité [Einstein] d’une part, de la Physique puis Mécanique Quantique, d’autre part. Visiblement, il avait atteint les limites de sa compréhension de ces découvertes majeures pour la connaissance… du Cosmos tout entier.

            De même, après avoir montré combien les chercheurs dont il a retracé avec brio les travaux scientifiques tout en les situant dans leurs contextes personnels, familiaux, sociaux, politiques…se sont heurtés à maints dogmatismes religieux, il est surprenant d’entendre l’auteur trouvé quelque satisfaction dans les croyances religieuses de son époque, allant jusqu’à affirmer l’alliance entre Foi et Raison. Sils vivait de nos jours, il pourrait constater la masse de connaissances objectives nouvelles accumulées depuis 1960 qui, pour autant, n’ont pas permis d’éradiquer les obscurantistes religieux de toute obédience qui continuent de ravager, souvent mortellement, bien des esprits humains.

PhS

Renvois :
¤ Caroline FOUREST, La tentation obscurantiste – FuturWest N°21
¤ Malcom GLADWELL, Le point de bascule (Connecteurs et autres …) – FuturWest N°23
¤ Pascal PICQ, Lucy et l’obscurantisme – FuturWest N°25
¤ Trinh Xuan THUAN, Le cosmos et le lotus – FuturWest N°47
¤ Aldous HUXLEY, La science, la liberté, la paix – FuturWest N°48
¤ Faouzia Farida CHARFI, La science voilée (Science et Islam) – FuturWest N°49

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