Les continents de l’ignorance

La connaissance scientifique procède-t-elle vraiment d’une méthode sûre, progressive, rigoureuse ? N’avance-t-elle pas, bien plus qu’on ne le croit, par essais et erreurs, par tâtonnements ? C’est le fait de buter sur des questions épineuses et des données inexpliquées qui motive les chercheurs à pousser plus loin leur travail. On réfléchit beaucoup à ce qu’est la connaissance, mais l’ignorance compte tout autant. Elle est même le moteur de la science.

L’auteur décrit comment les scientifiques se servent de l’ignorance pour programmer leur travail, pour identifier ce qu’ils doivent atteindre, les étapes à suivre et où concentrer leurs efforts. A travers des exemples empruntés à la psychologie cognitive, à la physique théorique, à l’astronomie et aux neurosciences, il illustre ce qu’est la pratique quasi quotidienne de l’ignorance dans les laboratoires et l’esprit des scientifiques.

Stuart FIRESTEIN
Jacob – 2014 – 185 pages

 

            « Les faits les plus en vogue ont tendance à devenir imperméables à toute tentative de révision ». SF aurait pu prendre pour exemple caricatural le dogme de l’IPCC (Giec) sur le changement climatique, dogme qu’il est interdit d’interroger, de soumettre à confrontation… alors même que les données objectives recueillies par les observatoires de la Planète le mettent en question. Mais il n’a pas osé, il s’est contenté de domaines plus « soft ».

            Les savants s’accordent à dire que lorsque, en 1687, Isaac Newton a formulé les lois de l’attraction universelle et inventé le calcul dans ses Principes mathématiques de la philosophie naturelle, il maîtrisait sans doute toute la somme des connaissances disponibles à l’époque. Un cerveau humain pouvait alors retenir l’ensemble du savoir scientifique ; la chose aujourd’hui est impensable. Même si le lycéen d’aujourd’hui dispose d’une information plus riche que celle sur laquelle Newton pouvait s’appuyer à la fin du 17e siècle, le scientifique d’aujourd’hui maîtrise une fraction proportionnellement bien plus petite du savoir disponible en ce début de 21e siècle. Curieusement, alors que la connaissance collective augmente, notre ignorance ne semble pas diminuer.

Sur ce point, renvoi = Babel is backFuturWest N°42 (Printemps 2012).

             L’auteur constate que les scientifiques – mais on aimerait être sûr qu’il parle toujours de vrais chercheurs et non pas de zozos autoproclamés – ne s’occupent pas de ce qu’ils savent, qui est à la fois considérable et retreint, mais plutôt de ce qu’ils ne savent pas. Le philosophe George Carlin a souligné avec ironie « qu’on ne peut jamais savoir avec certitude à quoi ressemble un lieu totalement désert. »

            P.46, nous sommes amenés à écouter une vérité importante : le problème posé par ce qui est inconnaissable, et même par ce qui échappera toujours à notre connaissance, n’est pas un obstacle sérieux. L’inconnaissable pourrait même devenir un fait et servir de point de passage vers une compréhension plus profonde du Monde. En outre, il est important de noter que ce qui échappe à notre connaissance n’a pas empêché la production d’ignorance et donc le progrès des sciences. Les notions même d’incomplétude et d’incertitude devraient être considérées comme les hérauts de la science.

            Le long Chapitre 7 est consacré à des « Études de cas », dans des domaines choisis par SF pour étayer sa thèse. Il aborde néanmoins assez peu les « marqueurs » philosophiques ou poétiques qui ont permis à bien des savants d’aboutir à leurs découvertes en s’écartant de « l’état de l’art » du moment qui empêchait de prendre des chemins de traverses fructueux. Ce qui renvoie à la phrase de l’auteur citée au début de cette note de lecture.

            Pour l’auteur, c’est donc en apprivoisant l’ignorance qu’un étudiant devient un scientifique et il est dommage que cette transformation reste inaccessible au grand public, qui n’a guère accès qu’à la science des manuels. Tandis que les chercheurs utilisent consciemment ou inconsciemment l’ignorance dans leurs activités quotidiennes, penser la science du point de vue de l’ignorance peut influer aussi sur ce qui se passe en dehors du laboratoire. Il en va ainsi de l’alphabétisation et de l’éducation.

            Pour William Butler Yeats « L’éducation ne consiste pas à remplir un seau, mais à allumer un feu. »

Et pour conclure avec un autre poète :
« Savoir que nous ignorons tant de choses suffit à mon bonheur. »
George Oppen (Poète US, dernière phrase avant sa mort).

            On notera, P.61, la présentation judicieuse de l’écologie par l’auteur. Il la met à sa place, rien que sa (vraie) place, c’est-à-dire une composante et non pas une posture prétendant englober toutes les problématiques terriennes. « La biologie comprend l’évolution, la génétique, la physiologie, l’anatomie, l’écologie, la zoologie, la botanique, la biochimie, etc. 

 

Renvois :

¤ Pierre MUSSO, L’imaginaire au service de l’innovation – FuturWest .N°19
¤ Lucien SEVE, Emergence, complexité et dialectique – FuturWest N°19.
¤ Claude ALLEGRE, La science est LE défi du 21e siècle – FuturWest N°34.
¤ André BRAHIC, La Science, une chance pour la France – FuturWest N°45.
¤ Nicolas GISIN, L’impensable hasard – FuturWest N°51.
¤ Michel CLAESSENS, Petit éloge de l’incompétence – FuturWest N°51.

Ph.S

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