La préférence pour l’inégalité, comprendre la crise des solidarités

Depuis les années 1980, les inégalités se creusent partout en Amérique du Nord et en Europe. Au même moment, on observe un reflux des Etats-providence. Même si chacun le déplore, nous désirons de moins en moins l’égalité concrète. Mais ce ne sont pas seulement les crises et les inégalités qui affectent les liens de solidarité, c’est aussi la faiblesse de ces liens qui explique que les inégalités se creusent. Pour beaucoup, il serait temps de se débarrasser du politiquement correct qui empêcherait d’appeler les choses par leur nom : les « races », les « racailles », les « assistés », etc. En dépit de leurs principes affichés, les sociétés « choisissent » l’inégalité. Ce livre montre que l’aggravation des inégalités procède d’une crise des solidarités entendues comme l’attachement à des liens sociaux qui nous font désirer l’égalité de tous, y compris de ceux que nous ne connaissons pas. Il est urgent d’inverser l’ordre du triptyque républicain : « Fraternité, Egalité, Liberté ».

François DUBET
SEUIL – 2014 – 110 pages

On le voit, les inégalités sociales se creusent partout…On attribue un peu trop rapidement ce retour des inégalités à la crise économique. Pourtant, c’est bien parce que nous nous sentons de moins en moins solidaires que nous acceptons ces inégalités. L’auteur souligne que le danger, on le voit aujourd’hui, est que, quand le social se défait, le communautaire, le national et le religieux prennent leur revanche.

Ce ne sont pas les lois « implacables » de la globalisation qui creusent les inégalités mais bien les rapports de force idéologiques et politiques au sein de chaque société. Le 1% des plus riches rafle le gâteau et nous, les 99 %, on s’indigne mais on ne fait rien. Les 99 % ne conjuguent pas leurs efforts pour changer la situation pour la bonne raison que nos pratiques sociales participent, à leur niveau, à la production des inégalités. Il y a toujours un plus pauvre que nous et on tient à notre rang, si minime soit-il. La recherche de distinction, de valorisation est un besoin vital de l’homme. Les entreprises l’ont bien compris en vendant de l’inégalité dont les consommateurs raffolent.

 

La solidarité participe au contrat social (c’est autre chose que le don ou la générosité). C’est un partage quotidien, un ensemble d’obligations, de dettes et de créances envers des gens qu’on ne connait pas mais dont on se sent responsable. C’est un sentiment d’appartenance à une communauté. La solidarité serait à la hauteur de la force de ce sentiment d’appartenance.

Cette cohésion sociale est aujourd’hui menacée par la défiance de uns envers les autres. On ne se côtoie plus : 75 % des Français et 93 % des électeurs du Front National pensent que « les relations entre les gens sont mauvaises ». La peur de l’autre détruit le lien social et donc l’envie de solidarité.

 

L’imaginaire social français de la société intégrée, protectrice, pacifiée par les valeurs républicaines est révolu. Historiquement, la solidarité s’est développée grâce au travail et à la justice sociale, notamment avec les mutuelles des salariés. Chaque salarié cotise pour les autres et les autres cotisent pour le salarié. Chacun a une dette et une créance envers tous les autres. C’est ce que Durkheim appelait le « socialisme ». Le travail est ainsi devenu, notamment en France, le support de la solidarité.

De la même façon, l’école républicaine a été le socle de la société française…

Ainsi, chaque immigré est appelé à devenir français par le travail et l’éducation. Or, ce modèle de société semble s’épuiser et les Français, plus que d’autres, le vivent mal…

Notre vieille société nationale intégrée devient une mosaïque de cultures. Le grand récit de l’intégration s’estompe progressivement et avec lui, l’idée de progrès. Le vivre ensemble d’aujourd’hui est basé sur la notion de la société équitable dans laquelle chacun occuperait la position « qu’il mérite ». On passe de la société intégrée (voire hyper-intégrée avec le communisme) à la méritocratie et aux besoins de réalisation de projets individuels. Aujourd’hui, si une inégalité parait injuste, c’est plus parce qu’elle empêche l’individu de se réaliser.

L’autre problème est celui de l’acceptation et donc de la lisibilité de la solidarité. La question de savoir qui paye et qui reçoit de l’aide sociale est fondamentale. La simplification est nécessaire afin que chacun puisse se faire, en toute transparence, une image du contrat social dans lequel il est engagé. Une plus grande transparence ne serait d’ailleurs pas forcément défavorable aux plus défavorisés. En effet, les plus favorisés bénéficient beaucoup du système par exemple dans le domaine de la culture ou de l’éducation. Pour l’auteur, la simplification et la transparence des transferts apparaissent comme un enjeu décisif de justice et de solidarité.

 

En conclusion, les seules inégalités « acceptables » découleraient d’épreuves méritocratiques équitables. Néanmoins, les droits fondamentaux ou droits de l’homme doivent l’emporter sur les droits à l’identité et à la différence. Ces droits « particuliers » peuvent être acceptés tant qu’ils ne remettent pas en question les droits fondamentaux (j’ajouterais la laïcité) qui protègent les individus contre le poids des communautés…

On se le rappelle, la solidarité et la recherche d’équité nous engagent car nous sommes dépendants les uns des autres. Notre bonheur privé dépend du bonheur public. Cette fraternité apparait d’autant plus nécessaire que la société-nation est, on l’a vu, de moins en moins protectrice, fonctionnelle et intégrée.

 

Renvois :

¤ Gosta ESPING-ANDERSEN, Trois leçons sur l’Etat-providence – FuturWest N°27.
¤ Robert CASTEL, La montée des incertitudes – FuturWest N°34.
¤ Denis CLERC, La paupérisation des Français – FuturWest N°36.
¤ Vanessa NUROCK, Carol Gilligan et l’éthique du care – FuturWest N°42.
¤ Alain CAILLE, Eloge de la gratuité – FuturWest N°44.
¤ Christian TIREFORT, Manifeste pour un nouveau contrat social – FuturWest N°50.
¤ Malene RYDAHL, Heureux comme un Danois – FuturWest N°53.

S.D

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