La Planète des hommes (réenchanter le risque)

Quelle mouche a piqué nos contemporains ? Ils ne paraissent regarder vers l’avenir que la peur au ventre, cherchant les premiers signes d’une apocalypse écologique. Ils ont le sentiment d’être menacés par les ondes, la radioactivité, par leur assiette même, devant laquelle ils se souhaitent bonne chance plutôt que bon appétit. En un mot, certains discours ont fait de nous des hypocondriaques permanents à peine étonnés que surgisse une nouvelle alerte sanitaire, fatalistes face aux scénarios de fin du monde qui sont devenus les narrations dominantes de notre avenir commun. Dans cette idéologie de la peur et de la précaution mortifère, les promoteurs de « l’heuristique de la peur » (Hans Jonas) commettent une erreur qui pourrait être fatale à l’humanité en tentant de mettre sous contrôle le moindre de nos gestes. Il est donc impératif de construire une nouvelle histoire de notre avenir commune, de réenchanter le risque, pas seulement pour sortir d’un climat morose, mais pour servir notre survie même. Gérald BRONNER PUF – 2014 – 140 pages               Voilà un livre stimulant !

        L’idéologie dominante dans les médias sous influence de l’écologisme exprime que la modernité nous aurait dénaturés, et que les hommes d’aujourd’hui vaudraient moins que ceux d’hier. Ils seraient, au choix, décérébrés par la télévision, obnubilés par une écœurante consommation, dénués de sentiments, détruisant tout ce qu’ils touchent, notamment la nature, et méritant finalement leur fin que certains annoncent prochaine, parfois en s’en réjouissant !

        Parallèlement à l’idée d’une nature qui punit, les imaginaires eschatologiques contemporains ont beaucoup exploré l’idée d’une humanité coupable et dont la fin aurait été précipitée par ses propres actions, notamment technologiques. Il y a là, outre une réminiscence archaïque de la culpabilité judéo-catholique, des expressions qui relèvent de la crainte de l’homme, voire de la haine de l’homme. Cette autodétestation qui comporte des éléments paradoxaux – pourquoi les contempteurs des progrès humains continuent-ils à encombrer la Planète ? – conduit à définir une anthropophobie.

      L’ennui, avec ce type de réactions émotionnelles, concomitantes avec un mouvement de relativisation de la place de l’Homme dans l’Univers – à rebours des découvertes en astrophysique -, c’est qu’il génère des conclusions radicales, excessives. Il en va ainsi de l’antispécisme, cher à Richard Ryder, par exemple. Cette radicalité qui tente de mettre dans un continuum commun l’évolution de tous les êtres vivants, en l’occurrence surtout les animaux et les humains, conduit à des postures invraisemblables, comme si, comme l’écrit Michael Gazzaniga, les personnes croyants au spécisme s’attendent à ce que leur toutou préféré soit prêt à publier un ouvrage philosophique ou scientifique ravalant Emmanuel Kant ou Stephen Hawking au banc des arriérés mentaux.

     GB nous procure un amusement bienvenu en stigmatisant les adeptes du principe de précaution, avec la découverte du Boson de Higgs, le 21 Octobre 2008, au CERN – Centre Européen pour la Recherche Nucléaire).

       Supposons que la fête ait été interrompue par un huissier de justice porteur d’un document du tribunal leur interdisant formellement de mettre le LHC – Large Hadron Collider – en fonction. Alors, adieu la découverte, le prix Nobel, les espoirs d’innovations qu’il autorise, les huit G$ consacrés à sa construction, les quatorze années de travaux des chercheurs venus de soixante Pays…

      Ce scénario peut paraître abracadabrant, mais il se serait pourtant imposé si l’on avait respecté les principes de l’heuristique de la peur chère à Jonas. En effet, le plus puissant accélérateur de particules de la Planète a suscité des inquiétudes très vives chez certains (angoissés permanents ?). Un juriste (W. Wagner) et un écrivain (L. Sancho) ont cru bon de porter l’affaire devant les tribunaux. Ils ont assigné le CERN, le DOE (Department of Energy – USA), et la NSF (National Science Foundation) devant la cour fédérale d’Hawaï au motif que le LHC pourrait créer un trou noir qui engloutirait la Terre. Depuis cette requête, le LHC a fonctionné sans souci ; mais si l’on avait suivi la lettre du principe responsabilité, il eût fallu abandonner ce projet technologique… et ses découvertes !

    L’auteur montre aussi comment les contempteurs de la science, des connaissances nouvelles, des applications techniques… envisagent de juguler tout ça : ni plus ni moins par des mesures autoritaires draconiennes décidées… par eux-seuls, évidemment. Un pouvoir fort qui, selon Jean Gadrey par exemple, aura pour tâche d’encadrer nos manières de produire, de construire, et même de nous déplacer. 1984 n’est pas loin (Orwell), la gangue verte non plus. Les extrémistes du groupuscule Pièces et Main d’œuvre se situent dans la même perspective en demandant la suppression des « couches » qui nous oppriment : l’industrie publicitaire, les mass media, l’armement, la grande distribution, le numérique… Exprimée ainsi, la radicalité de ce groupuscule n’est pas antipathique en elle-même, bien qu’elle refuse tout débat (c’est leur crédo). Mais pourquoi ces personnes ne prennent-elles pas leur responsabilité en créant leur propre société, à l’instar des Amish ? Il y a plein d’espaces peu denses où ils pourraient s’installer et vivre comme bon leur semble… sans pour autant l’imposer à quiconque ne le souhaite pas.

       Sur la question du « respect des générations futures », Gérald Bronner étudie l’argument patrimonial. Il le considère comme trompeur, car au prétexte de préserver les générations futures de notre égoïsme, nous risquons au contraire de les empêcher de trouver des solutions aux dangers mortels qu’ils auront à affronter, du fait de notre pusillanimité. On en revient à l’argument de l’heuristique de la peur qui, nous contraignant à envisager le pire des conséquences de nos actions, désespère le futur en ce qu’il nous empêche de voir le pire des conséquences de notre inaction.

        En évitant l’indésirable, on s’abandonne au pire. Il apparaît dont important, selon l’auteur, de l’affirmer : nous sommes humains [Notre Monde n’est pas « fini »] avant d’être Terriens.

  Renvois : ¤ Jean de KERVASDOUE, Les prêcheurs de l’apocalypse – FuturWest N°26. ¤ Bruno TERTRAIS, L’apocalypse n’est pas pour demain – FuturWest N°41. ¤ Samuele FURFARI, L’écologie au pays des merveilles – FuturWest N°44. ¤ Gérald BRONNER, La démocratie des crédules – FuturWest N°48. ¤ Brian GREENE, L’Univers élégant – FuturWest N°48. L.F

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