La condition transmoderne

La Modernité est morte, la Postmodernité aussi. Nous sommes dans un autre paradigme : la Transmodernité. Le préfixe « trans » ne cherche pas seulement à mettre en évidence l’aspect dynamique de la transformation, mais vise aussi à postuler la nécessaire transcendance de la crise de la Modernité.

Il veut reprendre – tout en incorporant les critiques postmodernes – les défis éthiques et politiques de cette dernière (rationalité, émancipation, justice, liberté…), dont il affirme que la déconstruction et le caractère problématique assumé ne les rendent d’aucune façon caducs. La Mondialisation, en tant que nouveau Grand Fait (Grand Récit), devrait permettre un regard transculturel émancipé des optiques hégémoniques excluantes, ce qui n’implique ni relativisme culturel ni revanchisme ethnique, mais plutôt la constatation des hybridations hétérogènes, dissonantes ou convergentes, dans le souci permanent de relever le défi de la transgression des clôtures homogénéisantes.

Rosa Maria RODRIGUEZ MAGDA
L’Harmattan – 2014 – 70 pages

La transmodernité n’est pas une finalité, ni une utopie salvatrice, mais la description de la situation dans laquelle nous nous trouvons, un point de non-retour par rapport à nos anciennes certitudes, mais aussi une asphyxie qui s’efforce de sortir de la banalité. Elle a donc une dimension descriptive et analytique des phénomènes sociaux, gnoséologiques et de l’expérience vécue, elle est une exigence de connaissances, mais elle est aussi portée par la volonté d’aller plus loin encore dans le dépassement des limites qui sont les nôtres aujourd’hui.

            D’après l’auteure, nous pouvons émettre les conclusions suivantes : l’affirmation postmoderne de l’impossibilité de Grands Récits est caduque, car il existe un nouveau Grand Récit, où plutôt un nouveau Grand Fait, qui doit mettre en marche des dispositifs théoriques innovants : la Mondialisation. Si à la société industrielle correspondait la culture moderne, et si à la société postindustrielle correspondait une culture postmoderne, à une société globalisée correspond un type de culture qu’on appellerait la transmodernité.

 

            Le primat du virtuel nous situe – à travers la mort de l’antique métaphysique – dans les défis d’une nouvelle cyberontologie, d’une hégémonie de la raison digitale. Certes, il ne s’agit pas de la célébration festive, sans compromis éthique et politique, d’une supposée mort de la réalité, mais plutôt de la nécessaire considération de la façon dont la réalité matérielle a été amplifiée et modifiée par la réalité virtuelle. Ceci ne peut nous reclure dans le règne des signes ; après les apports de la sémiotique, qui lisait la réalité comme un ensemble de signifiants, tout un champ doit s’ouvrir désormais à la « sémiurgie », qui analyse la façon dont les signes génèrent la réalité, développant ainsi une « simulocratie », ce qui amène à étudier la façon dont les simulacres produisent les espaces et les effets du pouvoir.

            Si l’ère moderne a été contemporaine de la Révolution industrielle, la société postindustrielle a modifié les concepts de production, de consommation, de classe, mes acteurs sociaux, mais c’est aujourd’hui la « nouvelle économie » basée sur la globalisation financière et les nouvelles technologies de l’information qui configure un nouveau stade.

            Il a été reproché à la postmodernité de ne pas remettre en question l’eurocentrisme. Mais le terme d’eurocentrisme n’est sans doute plus approprié, car l’Europe n’est plus un centre hégémonique, et si nous renvoyons à son legs culturel sous le terme « d’Occident » – qui plonge ses racines bien avant la constitution politique de l’Europe dans l’imaginaire collectif de la Grèce et de la Rome antique -, nous devons bien reconnaître que cette centralité se trouve aujourd’hui aux USA, et que l’assomption de la tradition européenne ainsi que la lecture qui en est faite sont biaisées et altérées par les intérêts des nouveaux producteurs de savoir et de pouvoir.

 

            La phase transmoderne procède d’une totalisation dynamique. Les inclus invisibles luttent en permanence pour leur visibilité, et apparaissent alors comme une négation, comme une nouvelle antithèse qui transformera la synthèse transmoderne en simple thèse d’un processus continu ; mais immédiatement après, la totalisation transmoderne se met à fonctionner en boucle, engloutit les inclus invisibles qui luttaient pour leur visibilité et les invisibilise à nouveau. D’autres restes sont également rejetés à l’extérieur, car il existe un lumpenprolétariat de la virtualité, les résidus solides qui ne peuvent prétendre même à l’inclusion invisible et ne sont que de simples déchets ; détritus du système technico-financier. Puis il y a les exclus proprement dits : le tiers-monde, la chair à prostitution, les enfants de la rue, les réfugiés de guerre…

             Un panorama complet déjà avancé par la théorie de la communication chez M. McLuhan, celle de la Société du Spectacle chez Guy Debord, ou à travers le simulacre de Jean Baudrillard… se trouve largement conforté de nos jours. Les processus de transformation comme les théories qui en rendent compte ne se produisent pas du jour au lendemain : ce sont d’abords des changements quantitatifs qui s’accumulent jusqu’à opérer un saut qualitatif. C’est alors que nous réalisons que nous avons un monde différent sous les yeux, que nous avons besoin d’un paradigme différent. La postmodernité fut simplement un moment de ruptures et de transit ; la transmodernité est notre gare – momentanée – d’arrivée.

            Sur le virtuel en continu, l’auteure remarque que nous nous disons que tout cela ne peut plus durer, que cette excroissance boulimique d’images, de messages, d’informations… va finir par nous dévorer, qu’il faut arrêter, déconnecter tous ces engins et revenir à la pensée. Mais il ne suffit pas de descendre dans la rue, de lever les mains ou de reprendre en chœur des slogans, car ce faisant nous ne sommes que les terminaux d’un lointain software. Si nous n’aimons pas nous fréquenter ni ne voulons nous aimer ? Si finalement, nous découvrons qu’il est bien plus commode de feindre, de joindre notre pouce et notre index sur l’écran tactile pour que le Monde devienne minuscule et inoffensif. Bien que l’étape transmoderne ait accentué les éléments pernicieux que l’on percevait déjà dans les années 1980 et qu’elle soit désormais en train de restreindre les récompenses auto-satisfaisantes promises, elle n’est pas encore arrivée à son terme. Nous collons chaque jour un peu plus notre nez sur la vitrine de l’abondance, tandis que des masses ahuries regardent les portes du centre commercial mondial en comprenant qu’elles n’y entreront que comme personnel de service.

 

Renvois :

¤ Pascal JOSEPHE, La société immédiate – FuturWest N°28.
¤ Aldo SCHIAVONE, Histoire et destin – FuturWest N°35.
¤ Antonio A. CASILLI, Les liaisons numériques (sociabilité) – FuturWest N°39.

L.F

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