Invariants et invariables

                                                           Exploration à deux voix

Lors du démarrage des travaux d’un E.P.E – Exercice de Prospective Exploratoire -, tout praticien engage les personnes qui vont participer activement au Groupe Exploratoire pluridisciplinaire à prendre connaissance d’une base de données croisées entre ce que possède déjà l’organisme demandeur et ce que possède du fait de ses propres recherches et travaux le consultant d’un cabinet ad hoc. La base de données comprend notamment des invariants, c’est-à-dire des éléments qui seront pris en compte dans l’élaboration des scénarios alternatifs, contrastés et comportant parfois des éléments ou des fragments communs, mais qui, a priori ne changeront pas de nature, d’intensité ou de forme à l’horizon choisi, c’est-à-dire entre 10 et 30 ans maximum du point de départ.

   En réalité, l’expérience montre qu’il faut aussi souvent distinguer des invariables – qui ne bougeront pas d’ici à vingt ans, par exemple – et des invariants qui, eux, ne bougeront jamais. Ainsi il est courant de citer comme invariants : l’amour, le besoin de chef, le besoin de rassurance, l’automobilité… qui sont, de facto, des invariants anthropologiques.

      Pour ce qui nous intéresse ici, c’est une exploration particulière à laquelle nous nous sommes livrés en essayant à la fois de montrer l’intérêt évident de ces invariables et invariants, et, en même temps leur relativité.

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Reprenons l’histoire des cinq juifs qui ont changé la face du Monde.
Tout d’abord il y eut Moïse qui établit que tout est loi.
Puis vient Jésus qui nous assura que tout est amour.
Plus près de nous, à l’issue d’études approfondies, Marx expliqua que tout est argent.
Freud arriva pour faire une proposition qui indiqua que tout est sexe.
Enfin Einstein mit tout le monde d’accord en révélant qu’au fond tout ceci est très relatif.

 

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« La théorie de l’électrodynamique quantique décrit la Nature comme étant absurde du point de vue du bon sens. Cependant, elle concorde parfaitement avec l’expérience. J’espère que vous pouvez accepter la Nature telle qu’elle est, c’est-à-dire absurde. »

 

Richard FEYNMAN, Prix Nobel de Physique 1965

 

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Parmi les invariants de nature anthropologique, nous trouvons couramment : la fascination pour le feu – il suffit de regarder un enfant ou un adolescent dans un jardin face à un feu de déchets végétaux ou face à un barbecue pour le constater – ; le besoin de chef – régulièrement remis en cause depuis les écrits de Sumer il y a six mille ans, le constat est que dans les organisations qui ont voulu s’en passer, surtout celles-ci justement, le besoin d’incarnation de l’idéologie ou des objectifs par un individu reste incontournable, le besoin de représentation étant toujours présent – ; l’automobilité – depuis que l’homo existe, il n’a eu de cesse de se déplacer individuellement, avec ses pieds, un âne, un chameau, un cheval, un vélo, une moto, une voiture…etc… et le constat actuel est imparable, l’homo sapiens se déplace de plus en plus localement et mondialement – ; l’amour est aussi un invariant commun à toutes les civilisations, quelle que soit sa forme, le couple Narcisse – Echo est immuable.

            Finalement parmi les cinq juifs qui sont censés avoir changé le Monde, seul Einstein a proposé des invariants de très longue portée et durée.

De fait, son équation la plus connue E=MC2 semble pour les physiciens et les cosmologistes, aussi ancienne que le début Big Bang de l’Univers, même si, de nos jours l’hypothèse des Univers pluriels les Multivers, pourrait déboucher sur la découverte d’autres constantes cosmologiques que celles connus dans notre propre Univers.

            Par comparaison simple, le niveau de la mer vécu par un ilien de la Terre est un invariable à l’échelle de sa vie, voire pour plusieurs siècles ou millénaires, mais bien évidemment ce n’est pas un invariant. Et comme l’être humain a conscience du futur, il est capable d’intégrer les deux niveaux dans les perspectives qu’il se donne : adaptation pour lui et ses descendants à des invariables temporels, envie de continuer à construire sa connaissance des mécanismes de l’Univers via des invariants qui peuvent d’ailleurs lui donner le tournis : si nous sommes seuls dans notre galaxie, alors, comme il est dit dans le film « Contact », l’espace est un beau gâchis.

            La perception de la permanence des choses, longtemps propre aux sociétés de l’ère agraire où la récolte de l’année N devait permettre de survivre jusqu’à celle de l’année N+1, ne fut cependant pas une donnée uniforme dans toutes les cultures de la Planète ; il n’est que de faire référence aux Japonais et à leur conception de l’impermanence pour s’en rendre compte. Néanmoins, par la force des choses, cette perception fut très largement diffusée. On remarquera néanmoins que des chercheurs, des observateurs, des savants… ont perçu que les choses étaient plus compliquées. Ainsi, Lucrèce, ayant vu les formes des voiles des bateaux et les impacts de vitesse de croisière induits durant sa vie, en tira conclusion que l’évolution, le changement était dans la nature des sociétés humaines, de leur inventivité.

            Les améliorations apportées aux techniques agricoles et les rendements plus élevés permirent aussi progressivement de consacrer du temps, des moyens, de l’énergie à rechercher des solutions innovantes. Mais le contexte – notamment géographique – ne changeait pas, lui. Il est admis que jusqu’aux années 1930, l’essentiel de la population mondiale s’était déplacé à la vitesse d’un chameau tout au long de sa vie, tout en connaissant un environnement social limité, faute de déplacements à longue distance, exception faite des militaires… très minoritaires. Dans ces contextes, nous pouvons dire qu’invariable – à vue de vie d’homme – et invariants – intemporels – se superposaient quasiment tout le temps.

            Peut-être, le Christianisme avait-il introduit le loup dans la bergerie avec la dichotomie « César – Dieu », « Ici-bas et Au-delà », puisqu’était censé exister un invariant éternel baptisé Paradis ou Enfer qui était d’une autre nature des invariabilités ressenties, voire des variabilités constatées marginalement mais qui interpellaient les observateurs. Et lorsqu’un invariant – en tout cas présenté comme tel par les clercs – est remis en cause par l’observation, c’est tout un paradigme qui s’écroule, n’est-ce pas messieurs Copernic et Galilée.

 

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            La formulation avancée par Dobzhansky « Une mutation est un processus aléatoire par rapport aux besoins adaptatifs de l’espèce » est la plus précise (et la plus simple à comprendre) émise par les chercheurs.

            Il récidive avec « Les mutations sont des changements se produisant indépendamment du fait qu’ils sont ou pourraient être potentiellement adaptatifs ; les mutations sont des changements aléatoires car elles se produisent indépendamment du fait qu’elles sont favorables ou défavorables. »

« Peut-on encore affirmer que toute mutation génétique est le fruit du « hasard évolutionnaire » ? Il est maintenant acquis que la découverte des mécanismes de mutations dits « mutateurs » correspond à la reconnaissance de la régulation génétique du taux de mutation en relation aux forces sélectives en action dans l’environnement où les organismes concernés se trouvent. C’est plus particulièrement le lien entre l’augmentation du taux de mutation et le type de substrat sélectif qui fait problème et pose un véritable défi à l’idée classique des mutations qui se produisent au hasard par rapport au cours adaptatif de l’évolution.

            Si une mutation est causée par un processus physico-chimique sans que l’environnement joue aucun rôle causal dans sa production, ou si une mutation est causée par un processus physico-chimique en réponse aux conditions de l’environnement mais pas de manière spécifique, ou si une mutation est causée de manière spécifique par un processus physico-chimique en réponse aux conditions de l’environnement mais pas de manière (exclusivement) adaptative, alors elle n’est pas « dirigée » mais aléatoire du point de vue évolutionnaire au sens de la notion de « hasard évolutionnaire ».

            Ce qui est écrit ci-dessus concerne évidemment et avant tout la biologie en général et la biologie moléculaire en particulier. Nous y retrouvons notre questionnement sur les couples invariants/invariables. Une mutation de cet ordre reste un invariable à vie d’homme, tandis que les mécanismes mutateurs semblent bien être des invariants de long terme.

            Dans le cas de la vie en société, le recours aux termes de chance et de hasard nous semble plus proche d’un invariant que d’un invariable, voire les deux. En effet, dans une contribution lycéenne de ma jeunesse j’avais conclu une rédaction sur le sujet de la chance avec une phrase péremptoire qui avait désarçonné le professeur de français « La chance est un mot inventé par les hommes pour excuser leurs erreurs ». [LF] Quelques décennies plus tard je n’ai pas changé d’avis, ayant trouvé le renfort de François Mauriac qui a écrit « Hasard dit-on, mais le hasard nous ressemble. »

            La philosophie kantienne – à la suite de la philosophie platonicienne – nous amène à considérer l’opposition noumène versus phénomène dans la mesure où le premier terme renvoie à une réalité intelligible, intangible, une chose en soi, tandis que le second renvoie à un fait naturel complexe pouvant faire l’objet d’expériences, voire d’études scientifiques. Nous pouvons donc considérer le noumène comme un invariant, une sorte de chose immanente, qui ne saurait être remise en cause ; tandis que le phénomène nous ramène vers les principes de Popper avec notamment l’indispensable remise en cause permanente d’une connaissance acquise – même si son origine est très lointaine – sinon ce serait un dogme, ce dernier étant, par nature, un « invariant temporaire », voire circonstanciel, donc, in fine, un invariable provisoire. Nous débouchons ici sur une équation insoluble du genre « oui, cette question à un sens, non, elle n’a pas de solution », Dieu étant pour les croyants un invariant… qui prend cependant curieusement des formes différentes selon les lieux de son invention, tandis que pour les athées, c’est un invariable des sociétés humaines… dont ils aimeraient bien se débarrasser, le tenant pour une pollution mentale inutile. Néanmoins, pour en revenir aux aspects pratiques de La Démarche Prospective, il faut bien faire avec…

 

 

 

 

 

            Pour autant, le risque existe de se contenter de classer un invariant comme n’ayant aucun effet à moyen et long terme sur le sujet étudié, et par là de l’éliminer des croisements d’influences que l’on peut déterminer objectivement au moyen d’une Analyse Structurelle.

Il convient donc de vérifier le sort réservé à cet item avec le Groupe Exploratoire pluridisciplinaire mobilisé pour un EPE – Exercice de Prospective Exploratoire – de manière à éviter, autant que faire se peut, de passer à côté d’une influence tendancielle. En effet, nous pouvons être confrontés à un paradoxe. Un invariable géographique, comme par exemple la présence d’un fleuve dans le territoire dont on cherche à envisager les futurs possibles, ne donnera pas lieu à discussion : dans trente ans il sera encore là ; en revanche, un invariant de portée plus longue – comme le besoin de chef – peut interférer avec les pensées plurielles des explorateurs, jusqu’à, le cas échéant, des positionnements philosophiques irréconciliables, et partant, difficilement modélisables.

 

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            Explication du monde à très petite échelle, monde peuplé d’atomes et de photons, la physique quantique n’est pas avare de propriétés singulières. A notre échelle, la supraconductivité, les lasers et l’effet tunnel résultent de phénomènes quantiques. Mais cette science a aussi des implications plus fondamentales, qui constituent de véritables défis à la logique ordinaire. La notion « d’intrication », en particulier, explorée depuis une trentaine d’années, mène à l’existence, très contre-intuitive, d’un hasard ubiquitaire, capable de se manifester simultanément en plusieurs endroits de notre univers…

            Cette stupéfiante « non-localité » n’est pas une abstraction gratuite ou un jeu de l’esprit ; elle a des applications bien concrètes en cryptographie, pour la protection des données financières et médicales, et a permis la démonstration d’une « téléportation quantique » dont les auteurs de science-fiction les plus imaginatifs ont du mal à entrevoir les infinies possibilités.

            Le vrai hasard n’a pas une cause au même sens qu’en physique classique. Un résultat au vrai hasard n’est pas prédéterminé, de quelque manière que ce soit. Il faut néanmoins nuancer cette affirmation, le vrai hasard pouvant avoir une cause. Mais cette dernière ne détermine pas le résultat, elle détermine seulement la probabilité des divers résultats possibles. Seule la propension que tel ou tel résultat se réalise est prédéterminée.

 

            L’impossibilité de cloner un système quantique est essentielle aux applications telles que la cryptographie quantique et la téléportation quantique. Pour démontrer cette impossibilité, il convient de raisonner par l’absurde, c’est-à-dire qu’il faut commencer par supposer que l’on puisse cloner des systèmes quantiques, et ainsi aboutir à une absurdité : une communication sans transmission ; et comme la communication sans transmission est impossible, le clonage quantique l’est aussi.

            Mais s’il est impossible de cloner des systèmes quantiques, comment peut-il être possible de cloner des animaux ? Bien que ce fut initialement considéré comme impossible, il est reconnu maintenant que c’est possible du fait que l’information génétique est codée dans l’ADN en n’utilisant qu’un tout petit peu des possibilités qu’offre la physique quantique, de sorte que cette petite quantité d’information peut être clonée.

            Personne ne sait pourquoi la physique quantique est non locale. En revanche, nous comprenons aisément que la Nature n’est pas déterministe et qu’elle est capable de réels actes de pure création : elle peut produire du vrai hasard. De plus, une fois qu’on a assimilé qu’il s’agit de vrai hasard et pas seulement quelque chose de préexistant qui nous était caché, on comprend que rien n’empêche ce hasard de se manifester en plusieurs endroits, sans que cela implique une communication entre ces endroits.

            Pour ce qui concerne notre investigation présente, nous retiendrons que la physique quantique est considérée jusqu’à preuve du contraire comme un invariant qui est à la base de « notre » structuration humaine… physico-chimique et biologique. Reste la question de notre inconscient qui semble, quant à lui, relevé du couple variable/invariable selon que le cerveau est utilisée ouvert ou fermé, c’est-à-dire utilisant le doute, la curiosité et la recherche versus conformation limitée par des dogmes … invariables à échelle humaine.

            Ce qui nous amène à considérer les comportements humains découlant des mécanismes psychologiques ou socio-psychologiques connus qui, constatons-le expérimentalement semblent donner des résultats similaires dans des mises en situation similaires. Encore que nous devons nous méfier de notre occidentalo-centrisme puisque des référentiels culturels différents génèrent des comportements certes légèrement différents, mais suffisamment perceptibles pour qu’on puisse les observer. Dans le cas d’un EPE nous considérons que les comportements induis par tel ou tel contexte se reproduisent à peu près à l’identique et nous faisons l’économie d’investigations plus poussées, l’important étant de relativiser ces « invariables » via une analyse structurelle qui permet de lisser les influences réciproques des divers items sélectionnés. Ceci dit, nous gagnerons en qualité de probabilités en renforçant la pluridisciplinarité des Groupes Exploratoires via des participants de cultures différentes, ce qui complète les mixités déjà exigées par ailleurs.

            De la psychologie en tant que telle nous glissons bien naturellement vers l’économie, discipline qui tente désespérément de revendiquer le statut de science. Or, il est patent de constater que les affirmations péremptoires des manuels d’économie sont largement démentis par les faits. La crise de 2008 le démontre à loisir puisqu’à l’époque ont trouvait dans des précis d’économie pour lycéens l’affirmation « qu’en période de bas taux d’intérêt il ne peut pas y avoir de crash financier » ; c’est l’inverse qui s’est produit. De même, lorsque les économies occidentales sont entrées en phase de croissance faible, il était non moins affirmé « qu’on ne peut pas avoir une inflation forte en période de chômage accentué » ; nous avons eu les deux, voire les trois avec la croissance molle, ce qui permit à un économiste (?) d’inventer le terme de stagflation. Il est donc avéré que l’économie n’est pas une science et ne comporte, de facto, pas d’invariants. En revanche, comme c’est un domaine hautement psychologique (voir les comportements moutonniers irrationnels), elle s’accompagne d’invariables à court terme, comme par exemple la « loi » de l’offre et de la demande qui n’a jamais été vérifiée nulle part – car cela demanderait que tous les acteurs possèdent tous les paramètres simultanément et sans opacité – mais qui se répète comme un mantra ; et, là aussi, il faut bien faire avec quand on engage un EPE, les croyances ne devant pas être écartées d’un revers de manche tant leur impact peut être fort sur les esprits.

 

Liam FAUCHARD

SOURCES

 

¤ Liam FAUCHARD & Philippe MOCELLIN, Conduire une démarche de prospective territoriale, L’Harmattan 2009.
¤ Contact, Film de Robert ZEMECKIS, Warner Bros 1997.
¤ Francesca MERLIN, Mutations & Aléas, Hermann 2013.
¤ Emmanuel KANT, Critique de la raison pure, PUF 2004.
¤ Kenneth ARROW, Les limites de l’organisation, PUF 1976.
¤ Nicolas GISIN, L’impensable hasard, O. Jacob – 2012.
¤ Prospective & Psychanalyse, Revue FuturWest n°25 – 2008.

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